Interdépendance et paradoxalité : Le
Soi


L’abandon corporel a d’abord été une expérience de mouvement qualifiée d’involontaire, éveillée à l’occasion d’une recherche sur le toucher au début des années ’70. Nous étions à explorer un mode de toucher qui n’était que présence à l’autre. C’est dans ces conditions qu’a surgi cette expérience de l’involontaire. Nous avons alors relié spontanément les mouvements involontaires et le toucher-présence dans des rapports de causalité. Mais l’approfondissement de cette expérience de l’involontaire nous a conduits ailleurs. Notre recherche sur le toucher nous avait introduits à un autre niveau de recherche par l’humain sur l’humanité.

L’involontaire, avons-nous pu expérimenter, n’était pas relié à une quelconque cause mais il participait plutôt du mouvement intérieur : la position prise de ne nous enfermer dans aucune prédéfinition de la vie et de ne rien protéger de soi à se manifester comme étant soi-même.

Cette position n’est plus alors une institution ni une théorie ni un projet sur soi, sur les autres ou sur l’humanité. C’est la mise à contribution de tout soi-même à être comme c’est organisé et vécu en soi; à être et non à agir.

Une telle position place le chercheur ontologique, comme le psychothérapeute, au cœur de la recherche et du devenir humanité. Même avec toutes ses compétences et son expérience, le psychothérapeute-chercheur ontologique ne peut plus, en prenant cette position, être l’expert. Il n’adhère à aucune prédéfinition de la réalité humaine. Il se pose comme il est et comme il s’expérimente lui-même et comme il expérimente les autres. Il n’est plus un lieu de vérité sur les autres, mais lieu de co-devenance, de co-naissance avec les autres. C’est une position de s’apprendre en apprenant les autres et…des autres. L’ontologique, c’est la subjectivité à habiter sans cesse, à être, révélant l’interdépendance. Prendre cette position est ce que nous appelons la position de recherche ontologique.

Être, co-être, apprendre, co-naître donne accès à des connaissances relatives. Assumant toutes les ambivalences, hors de toute institution et au-delà de toute interdiction intérieure, cette position est un mode de rapport qui fait toute la place à soi-même et, de ce fait, paradoxalement, aux autres. Se révèle alors la subjectivité incontournable de soi et des autres. Des subjectivités à être, à être reçues et à être habitées. La place faite à soi est la place faite aux autres.

L’être « humanité » se révèle être un lent et long processus. Un processus qui plonge ses racines dans la matière par le truchement de l’évolution jusqu’à la vie instinctive qui a conduit aux portes de l’institution, de la culture et du rapport humain, devenant ainsi corps dans une même co-devenance.

Les communautés humaines se sont engagées dans leur propre co-devenir dans l’absence et le manque d’elles-mêmes : corps à devenir rapport, rapport à devenir corps, porté par l’institution ne pouvant offrir que des rapports de connivences. Et pourtant, le projet ultime de l’institution a toujours été de rendre tous les individus humains capables de tout recevoir d’eux-mêmes et, de ce fait, de recevoir l’humanité tout entière : soi-même devenant le Soi. Être fait être ontologiquement.

Devenir sujet de tout soi-même laisse lentement apparaître le Soi, sujet responsable depuis la matière jusqu’à l’esprit, dans une même co-devenance dont l’aboutissement est l’interdépendance résolvant toutes les incompatibilités dans la paradoxalité. La position qu’est l’abandon corporel est décloisonnement, initiant en soi un processus d’unification laissant peu à peu apparaître l’unicité de l’être dans un mode de rapport habitant le corps, la matière, tous les espaces et tous les temps. C’est là l’esprit, l’ontologique.

Dans cette position-là, il n’y a plus d’avant ni d’après mais l’ici et le maintenant. Il n’y a plus le particulier et la multiplicité mais l’un donnant et recevant d’être. Il n’y a plus la vie et la mort, les bons et les méchants, la vérité et la fausseté mais la rencontre dans l’interdépendance. La rencontre fait apparaître la paradoxalité de l’être se recevant, ne se réfugiant derrière aucune vérité ni aucune conformité. Il n’y a plus que l’être recevant et donnant d’être.

Le Soi c’est donc l’ontologique. C’est soi-même avec toutes ses vérités, ses protections, ses conformités, ses particularités; c’est tout soi-même à être et non à agir. C’est soi-même avec toutes ses appartenances et toutes les couches de sa co-devenance, plongeant ses racines dans la matière, la vie, l’humanité jusque dans ses plus lointaines lignées d’appartenance, sa propre famille et son histoire personnelle. Le Soi c’est sa subjectivité à être.

Passer de soi au Soi transfigure. Au lieu de mesurer à l’aulne de sa vérité, de sa bonté, de sa subjectivité, s’opère alors le passage à l’interdépendance, laissant apparaître la paradoxalité. Le Soi n’invente rien. Le Soi découvre que tout est en attente d’être reçu, que tout est rapport à s’habiter à travers l’évolution et les institutions jusqu’à s’ouvrir à l’interdépendance dans l’individu se recevant; l’individu devenant ainsi sujet responsable de tout soi, et de ce fait, de toute réalité. L’individu humain accomplit ainsi le projet de la matière, unifiant toutes choses dans l’interdépendance ouvrant à la paradoxalité. Vie et mort, bien et mal ne sont plus que de l’être, l’Être.

Aimé Hamann