Subjectivité et devenir
humain
Pour chacun de nous, comme pour tous les humains, la
subjectivité est une expérience quotidienne, omniprésente
et, à vrai dire, incontournable. Pourtant, de tout temps et
de toutes les manières, les êtres humains ont tenté de s'en
affranchir, de l’occulter, de la nier dans une
incessante recherche de l'objectivité, de LA vérité, à
travers les religions, les philosophies et les sciences.
Mais si la subjectivité était incontournable, si elle était
originelle, à être et porteuse du devenir humain dans
toutes ses dimensions sous la forme unique de chacun ?
Le projet ultime du désir humain serait alors de la
recevoir, de l’habiter dans sa globalité comme étant
l'être même, tout en se concertant, dans ce co-devenir,
pour en éviter les inconvénients et les dangers trop
évidents.
La position de recherche qu'est l'abandon corporel a fait
cette découverte : la subjectivité humaine est
ontologique. Elle naît et s'enracine dans la matière et la
vie; elle prend forme dès l'origine de l'humanité dans des
rapports de connivence. Elle engendre des institutions et
elle s'abrite en elles. Elle assume et pétrit ainsi le
corps humain, chacun des corps, chacun de nous donc d'une
humanité en co-devenir dans l'espoir de parvenir à un corps
qui coïncide avec le rapport, qui soit le rapport.
Une humanité co-devenante, co-devenue et à co-devenir mais
ne pouvant aller à son terme qu'en assumant comme étant son
être même tout ce co-devenu indifférencié. La vie, la mort,
ce qu’on nomme comme le bien ou le mal, la violence,
l'amour sont humanité. En chacun, dans un mélange unique,
elles sont soi-même, son propre corps : le rapport à
soi et aux autres, à toute réalité. Tout cela constitue
l'organisation de soi-même, ce lieu incontournable
d'expérience et d'interprétation de soi et des
autres : subjectivité. Au départ, l’humanité
s'est posée en l'absence d'elle-même et elle s’est
développée jusqu'à nous dans le manque.
C'est là le creuset du devenir humain, son berceau. Un
devenir dépourvu de l'espace intérieur pour se
différencier, se responsabiliser. De là sont nées toutes
les violences, toutes les souffrances de la vie et de la
mort humaine.
Ce co-devenu dans une ambivalent d'originelle qui organise
chacun des individus de façon unique et déterminée, est et
contient à la fois la possibilité de destruction de toute
l’humanité tout autant que le germe de toutes les
grandeurs. L'expérience intérieure de soi qui est la
subjectivité dans toutes ses dimensions, plonge ses racines
jusqu’à la matière d'origine, enrichie de toutes les
traces du co-devenir et du co-devenu humains.
En se recevant et s'habitant comme étant subjectivité,
l'individu humain fait accéder l'humanité et toute réalité
à l'ontologique qui est rencontre.
Ce projet posé au départ, dans les rapports de connivence à
l’origine de l'aventure humaine, ne peut laisser
apparaître tout son sens que dans la position de fils de
soi-même; une position devenue possible dans la
subjectivité elle-même. Alors se révèlent l'interdépendance
et la paradoxalité de l'être humain, de l’humanité,
englobant toute réalité dans le mouvement intérieur.
L'humanité n'a pu devenir que sous le signe de la vérité et
du bien. C'était et c'est le seul chemin accessible aux
institutions. Ainsi s'est progressivement apprivoisée la
possibilité pour les humains d'aller au-delà en assumant
peu à peu davantage la globalité de leur être. C'est alors
l'ouverture à la subjectivité et à la responsabilité, à
toutes les dimensions de la complexité humaine.
L'espérance placée dans le changement s'amenuise à mesure
que s'écoulent les siècles et que s'enrichit la mémoire
humaine. L'espoir me paraît devoir venir d'ailleurs. Pas un
espoir facile, mais un espoir fondé dans une expérience,
parfois déjà accessible d'une façon furtive : quand
être se vit momentanément comme le changement recherché
depuis toujours.
Aimé Hamann
Février 2004