Texte écrit par Aimé Hamann pour le séminaire de recherche de décembre 2005

Consentir à soi, découvrir ce qu’est l’humanité


L’abandon corporel, c’est une manière d’aborder la recherche des humains sur eux-mêmes et de ce fait sur l’humanité tout entière en donnant préséance à l’être sur le connaître, à l’individu sur l’humanité, au chercheur sur le cherché. Il s’agit d’une position intérieure, prise délibérément par quelqu’un : faire toute sa place à l’organisation de vie qu’il est comme corps de rapport, lieu d’expérience de soi, des autres et de toutes réalités; à être, à recevoir, à habiter. Une telle position à l’égard de soi est rencontre dans l’interdépendance et la paradoxalité. C’est le mouvement intérieur et la mise en mouvement de l’être et du connaître, le lieu de résolution de tous les contraires, les contradictoires et les dichotomies : l’un reçu, c’est l’ouverture à l’universel; l’espace et le temps, c’est l’ici et le maintenant; le déterminisme reçu, c’est la liberté; la mort, incontournable dans l’ordre de la matière et de la vie organique, se révèle nécessaire à l’accomplissement humain qui est le rapport devenant rencontre. La mort humaine apparaît être le projet d’habiter la matière et la vie animale dans le rapport humain devenu rencontre. L’évolution de la matière et de la vie, jusqu’à la vie instinctive la plus évoluée étaient porteuses du projet humain : un mode de rapport à devenir corps, un corps à devenir rapport. C’est là accéder à un autre niveau de l’être ouvrant graduellement à l’intériorité, la conscience, l’ouverture à soi et finalement l’accès au soi. Une telle aventure impliquait les individus et la communauté humaine, depuis ses origines même, à prendre part à son propre co-devenir commencé dans l’absence, se prolongeant dans le manque et le besoin. L’institution est née essentielle comme lieu de gestation du devenir humain où le corps a pu devenir rapport dans une même co-devenance commencée dans l’exclusion et l’indifférenciation pour se poursuivre jusque dans la rencontre dans l’inclusion et la différenciation.

Faire à soi-même toute la place, se recevoir et s’habiter est une position qui favorise le devenir humain en soi et en toute l’humanité. C’est aussi faire à la connaissance de soi et des autres une ouverture sans limites et permettre la découverte de dimensions profondes et inattendues de la réalité humaine. En même temps, dans un processus sans fin d’ouverture à soi et de décloisonnement intérieur, la matière et la vie, s’ouvrant à l’humanité allant jusqu’à la rencontre, se découvrent comme étant une seule et même réalité, un seul et même processus. C’est la matière qui est porteuse de sens. Se recevoir et s’habiter, c’est laisser être et se découvrir cette unique réalité en devenir. L’ouverture à tout soi-même et l’accès au soi posent tous les autres et toute réalité dans un même processus tendant à la rencontre et à l’être.

L’abandon corporel n’est donc pas une spiritualité au sens d’être une institution, pas plus que ce n’est une recherche organisée comme la recherche universitaire, ni une forme de psychothérapie parmi d’autres. C’est avant tout la mise en place des conditions rigoureuses et sans cesse à reprendre d’être. Cette position même est rencontre, elle se découvre interdépendance et dévoile le caractère paradoxal de l’être. Poursuivre cette expérience de se recevoir, dans toute sa rigueur, laisse apparaître l’humanité s’enracinant dans la matière et la vie, se posant, dans l’absence et le manque, dans des institutions se renouvelant sans cesse. Un long et lent processus s’engage jusqu’à pouvoir se recevoir comme soi, le soi accomplissant ainsi le désir qui est rencontre. La connaissance et le sens du fait d’être humanité ne se livrent que lentement dans le risque d’être tout soi-même, comme c’est organisé en soi. L’apparente diversité de l’être se rejoint et s’unifie dans l’interdépendance. Et dans la paradoxalité se résout son apparente incompatibilité à n’être que l’être.

À l’intérieur de soi, si on y fait toute la place, émerge l’unicité de l’être dans la rencontre. Il n’y a plus alors besoin de sens donné de l’extérieur. Plus d’institutions. Plus de psychothérapie, plus de méthode de recherche, plus de spiritualité. Et pourtant, tout cela existe aussi en soi, à l’intérieur même de soi. Il y a sans cesse à refaire le chemin de la matière à l’esprit, de l’institution à la rencontre, de la mort à la vie. Mais mort et vie n’ont plus ici le même sens, il s’agit de la mort reçue chargée du rapport et de la vie habitant toute finitude comme rencontre.

Aimé Hamann
5 novembre 2005