Consentir à soi,
découvrir ce qu’est l’humanité
L’abandon corporel, c’est une manière
d’aborder la recherche des humains sur eux-mêmes et
de ce fait sur l’humanité tout entière en donnant
préséance à l’être sur le connaître, à
l’individu sur l’humanité, au chercheur sur le
cherché. Il s’agit d’une position intérieure,
prise délibérément par quelqu’un : faire toute
sa place à l’organisation de vie qu’il est
comme corps de rapport, lieu d’expérience de soi, des
autres et de toutes réalités; à être, à recevoir, à
habiter. Une telle position à l’égard de soi est
rencontre dans l’interdépendance et la paradoxalité.
C’est le mouvement intérieur et la mise en mouvement
de l’être et du connaître, le lieu de résolution de
tous les contraires, les contradictoires et les
dichotomies : l’un reçu, c’est
l’ouverture à l’universel; l’espace et le
temps, c’est l’ici et le maintenant; le
déterminisme reçu, c’est la liberté; la mort,
incontournable dans l’ordre de la matière et de la
vie organique, se révèle nécessaire à
l’accomplissement humain qui est le rapport devenant
rencontre. La mort humaine apparaît être le projet
d’habiter la matière et la vie animale dans le
rapport humain devenu rencontre. L’évolution de la
matière et de la vie, jusqu’à la vie instinctive la
plus évoluée étaient porteuses du projet humain : un
mode de rapport à devenir corps, un corps à devenir
rapport. C’est là accéder à un autre niveau de
l’être ouvrant graduellement à l’intériorité,
la conscience, l’ouverture à soi et finalement
l’accès au soi. Une telle aventure impliquait les
individus et la communauté humaine, depuis ses origines
même, à prendre part à son propre co-devenir commencé dans
l’absence, se prolongeant dans le manque et le
besoin. L’institution est née essentielle comme lieu
de gestation du devenir humain où le corps a pu devenir
rapport dans une même co-devenance commencée dans
l’exclusion et l’indifférenciation pour se
poursuivre jusque dans la rencontre dans l’inclusion
et la différenciation.
Faire à soi-même toute la place, se recevoir et
s’habiter est une position qui favorise le devenir
humain en soi et en toute l’humanité. C’est
aussi faire à la connaissance de soi et des autres une
ouverture sans limites et permettre la découverte de
dimensions profondes et inattendues de la réalité humaine.
En même temps, dans un processus sans fin d’ouverture
à soi et de décloisonnement intérieur, la matière et la
vie, s’ouvrant à l’humanité allant
jusqu’à la rencontre, se découvrent comme étant une
seule et même réalité, un seul et même processus.
C’est la matière qui est porteuse de sens. Se
recevoir et s’habiter, c’est laisser être et se
découvrir cette unique réalité en devenir.
L’ouverture à tout soi-même et l’accès au soi
posent tous les autres et toute réalité dans un même
processus tendant à la rencontre et à l’être.
L’abandon corporel n’est donc pas une
spiritualité au sens d’être une institution, pas plus
que ce n’est une recherche organisée comme la
recherche universitaire, ni une forme de psychothérapie
parmi d’autres. C’est avant tout la mise en
place des conditions rigoureuses et sans cesse à reprendre
d’être. Cette position même est rencontre, elle se
découvre interdépendance et dévoile le caractère paradoxal
de l’être. Poursuivre cette expérience de se
recevoir, dans toute sa rigueur, laisse apparaître
l’humanité s’enracinant dans la matière et la
vie, se posant, dans l’absence et le manque, dans des
institutions se renouvelant sans cesse. Un long et lent
processus s’engage jusqu’à pouvoir se recevoir
comme soi, le soi accomplissant ainsi le désir qui est
rencontre. La connaissance et le sens du fait d’être
humanité ne se livrent que lentement dans le risque
d’être tout soi-même, comme c’est organisé en
soi. L’apparente diversité de l’être se rejoint
et s’unifie dans l’interdépendance. Et dans la
paradoxalité se résout son apparente incompatibilité à
n’être que l’être.
À l’intérieur de soi, si on y fait toute la place,
émerge l’unicité de l’être dans la rencontre.
Il n’y a plus alors besoin de sens donné de
l’extérieur. Plus d’institutions. Plus de
psychothérapie, plus de méthode de recherche, plus de
spiritualité. Et pourtant, tout cela existe aussi en soi, à
l’intérieur même de soi. Il y a sans cesse à refaire
le chemin de la matière à l’esprit, de
l’institution à la rencontre, de la mort à la vie.
Mais mort et vie n’ont plus ici le même sens, il
s’agit de la mort reçue chargée du rapport et de la
vie habitant toute finitude comme rencontre.
Aimé Hamann
5 novembre 2005