Des spiritualités au spirituel

Aussi loin qu’il est possible de remonter dans le temps, se découvrent dans les lieux où la présence humaine s’est installée en continuité, les traces particulières d’une co-devenance humaine, d’une recherche porteuse de sens. Chacun de ces lieux, que nous pouvons qualifier de cultures, porte et promeut le devenir humanité à sa manière spécifique. On pourrait dire que l’humanité s’est rassemblée en une multitude d’enclos qui recherchent sous des formes et des traditions différentes, la même co-devenance humanité. Nous trouvons en chacun de ces enclos des signes d’excellence que nous pouvons nommer spiritualités, sagesses, mystiques, philosophies, etc. L’humanité est co-devenance, recherche d’elle-même et de son accomplissement. C’est comme si à l’intérieur de chaque tradition fermentait irrésistiblement une énergie d’approfondissement et de libération du caractère spirituel de l’humanité. Les spiritualités seront toujours en état de dépassement cherchant à s’unifier, à intégrer tout de l’humanité et de chacun des humains dans une seule co-devenance, chacun se pressentant comme le lieu possible du soi, le projet d’accomplissement de tout et de tous.

Chacun, se recevant et s’habitant accomplirait les traditions qui le portent lui-même ainsi que tous les autres de toutes les traditions. C’est ce que nous appelons le spirituel et donc la rencontre dans l’interdépendance et la paradoxalité.

En ces temps où la terre entière est en train de devenir un seul enclos, les risques augmentent de syncrétisme, de mélange, de conversions, etc.; plaçant le devenir humanité davantage à l’extérieur de soi. Pourtant, chaque individu humain ne peut accéder au spirituel qu’en étant sa propre tradition qui est lui-même à être comme lui-même sous la forme unique qu’il en est. Un chrétien n’est jamais le christianisme ni un bouddhiste le bouddhisme. L’universel ne peut vraiment être que dans le particulier habité, reçu, consenti.

La position qu’est l’abandon corporel résout tous les contraires, les contradictoires, les dichotomies dans la paradoxalité. C’est de là que nous tentons de parler des spiritualités et du spirituel, faisant apparaître le semblable dans les différences, l’unicité dans la multiplicité, etc.

L’être humain est matière et vie instinctive accédant par l’institution et la culture au rapport à devenir rencontre dans la position de se recevoir comme soi-même en tout ce qu’il est et vit. C’est alors l’interdépendance, co-devenance ontologique. Être donne d’être, laissant apparaître la paradoxalité de l’être reçu : tout alors donne d’être.

L’abandon corporel est une position de recherche ontologique mettant tout soi-même à contribution. Une telle position n’est accessible qu’à l’individu humain. Elle ne peut s’enfermer en aucune institution extérieure faisant toute la place à l’institution que chacun est : subjectivité incontournable à être soi, le soi, à se recevoir et alors recevant et donnant d’être. La prétention à la vérité s’estompe et fait place à l’interdépendante et à la paradoxalité. Les spiritualités s’ouvrent alors au spirituel. Chaque individu se recevant et s’habitant donne d’être à tous les autres et à toutes les traditions.

La position qu’est l’abandon corporel décloisonne toutes les facettes de la réalité humaine et actualise dans l’ici et maintenant tous les moments de son devenir. Le spirituel, comme nous en parlons ici, n’ajoute rien et ne cherche rien d’autre que de faire toute la place à qui l’on est, ouvrant ainsi dans la rencontre à tous les autres et à toutes réalités. C’est le passage à l’être, toutes finitudes ouvrant à l’infinitude. Même la mort organique se révèle être passage à l’être. La mort humaine s’est investie du rapport d’absence, de manque et de besoin; elle est à recevoir et de se fait, à devenir rencontre.

Aimé
6 février 2006