La subjectivité comme recherche


L’humanité est un projet en devenir. Elle est une recherche, un effort mus par le besoin d’exister, de se dire, de s’accomplir. À travers les âges, cette recherche a pris des chemins variés qui se sont multipliés et approfondis. Les humains sont ainsi passés des mythologies aux religions, aux sagesses, aux philosophies et enfin à la science moderne.
Cet effort a toujours eu comme objectif d’atteindre la vérité, l’objectivité; donc d’éviter l’arbitraire, la subjectivité. À notre époque, la science domine; elle occupe beaucoup d’espace dans l’activité humaine. Elle prétend définir ce qui, dans le champ de la recherche, est objectif, adéquat, et conforme à la réalité. On serait par ailleurs mal venu de nier l’utilité de la recherche scientifique sous toutes ses formes. Elle accomplit des merveilles en biologie, en chimie, en physique, en l’astrophysique etc.
Mais qu’en est-il de la recherche de l’homme sur lui-même, sur l’humanité en tant que telle? Force nous est de constater que l’approche scientifique et ses méthodes apportent en bout de compte bien peu à la compréhension de la réalité humaine. Invoquer, par exemple, le caractère scientifique d’une approche thérapeutique ne lui confère généralement pas une plus grande crédibilité.
En fait, on peut dire que les scientifiques ne contribuent que très marginalement à la compréhension de l’humanité et de son devenir. Il existe certes des exceptions; certains chercheurs scientifiques empruntent des voies de réflexion qui pourraient devenir prometteuses. Mais, presque toujours, ces pistes de réflexions aboutissent dans des impasses et nous laissent sur notre appétit, déçus.
Cela est compréhensible. Le scientifique se concentre généralement sur l’objet de sa recherche et la pertinence de ses hypothèses; il focalise sur la rigueur de ses méthodes et la précision de ses analyses. En revanche, il ne tient aucunement compte de lui-même, de sa subjectivité et du degré de son ouverture intérieure à la réalité humaine et surtout à la sienne propre. Il ne s’intéresse guère à l’origine, en lui-même, de sa recherche, de ses questionnements, du choix des méthodes ni sur sa façon unique d’en lire les résultats.
En recherche de l’humain sur l’humanité, ce serait pourtant là l’essentiel. Mais les chercheurs scientifiques modernes, même ceux dont les questions humaines constituent le champ d’étude, éludent l’essentiel. Ils s’abstraient eux-mêmes; ils font tout pour éviter leur propre réalité individuelle unique, inévitablement subjective, déterminée, organisée, ambivalente. Une réalité qui serait à être, à recevoir et à habiter par les chercheurs.
L’approche des sciences objectives appliquées à l’humain comme humain ne mènera jamais bien loin sans l’implication du chercheur dans une recherche intérieure qui fera toute la place à lui-même comme être subjectif, comme une subjectivité incontournable à reconnaître dans un processus jamais terminé.
Les chercheurs dans les grandes sagesses ou philosophies et dans les grandes religions seront toujours mieux en mesure de contribuer à l’humanité en co-devenir que la majorité des chercheurs scientifiques emprisonnés dans l’étroite rigueur de leurs méthodes prétendument objectives. Mais même les grands inspirateurs religieux et les maîtres des grandes sagesses en quête de la vérité et de l’accomplissement humain ne parviennent pas à assumer entièrement leur subjectivité. Ils s’en remettent aux structures institutionnelles qui, bien qu’elles permettent à l’humanité d’avancer vers elle-même, protègent aussi les humains de ce qui d’eux-mêmes est insupportable et insoutenable.
L’abandon corporel constitue une approche nouvelle, inédite; une position différente dans la recherche et dans la connaissance. Toute sa rigueur consiste à poser le chercheur au centre et au premier plan de la recherche et de la connaissance, en tenant compte de sa totale subjectivité. Loin de chercher à éviter la subjectivité, l’abandon corporel cherche à tout mettre en œuvre pour que la subjectivité, ontologique et incontournable, puisse être reçue et habitée comme étant l’être même du chercheur et aussi des personnes engagées avec lui dans une même recherche qui est, à la fois et identiquement, psychothérapie et démarche intérieure.
Ce qui constitue et caractérise cette recherche ontologique, c’est la prédominance absolue de l’individu lui-même en tant qu’être co-devenu, organisé, déterminé, ambivalent qui ne peut se rejoindre et atteindre l’autre, les autres, de même que toutes les réalités qu’à travers le prisme unique de lui-même. Il reste alors à tout recevoir ce qui se passe en soi, venant de soi et des autres, comme étant soi; comme étant la forme donnée par soi à l’autre et à toute réalité.
La connaissance émerge alors, relative, particulière, ontologique, de la rencontre même qui se fait à chaque instant à l’intérieur du chercheur : le chercheur recevant ce qui se passe dans le processus de la recherche comme étant lui-même mais lui-même laissant à l’autre sa réalité, lui favorisant d’être sa propre subjectivité et non pas défini par le chercheur.
Cette position de la recherche ontologique pose l’être subjectif comme déterminant le connaître et, en corollaire, le connaître comme émergeant de l’être subjectif. Le projet de la position de recherche en abandon corporel ne peut donc pas être celui d’accéder à la vérité et à l’inaccessible objectivité. Il est celui, dans la reconnaissance active de sa propre subjectivité et de celle des autres, d’accéder à la connaissance toute relative, inéluctablement particulière et ontologique dont sont réellement capables, à des degrés différents, tous les humains.
Une telle position de la recherche de l’humain sur l’humanité a des conséquences énormes. Elle ne pose la vérité ni dans le temps, ni dans des lieux privilégiés d’expériences : mythologie, sagesse, philosophie, religion ou science; pas plus dans des personnes, des individus qui ont fortement marqué l’histoire humaine. Elle pose en chacun l’accès au connaître dans l’ici et le maintenant comme son être même, émergeant de son organisation unique et déterminée.
Cette position de recherche qu’est l’abandon corporel ne nie à personne sa part de connaissance mais elle ne conduit d’aucune manière à formuler ou à adhérer à une formulation particulière du sens de la vie et de la réalité. Elle pose d’emblée chacun dans son expérience et sa connaissance particulière, dans sa responsabilité à être et à se découvrir comme ne pouvant être qu’en faisant être et, du même coup, ne pouvant connaître que dans le processus sans fin de la rencontre dans l’interdépendance et la paradoxalité. Ce lieu d’être et de connaître gardera inéluctablement à la connaissance son caractère relatif et particulier; mais il donnera progressivement accès à une compréhension du sens.
Cette position est la même, identique, en psychothérapie et en recherche ontologique qui, dès lors, ne sont qu’une seule et même chose. Elle était celle du groupe de recherche initial où a germé l’abandon corporel; elle est celle des séminaires, des colloques et des groupes d’écriture. Elle est un lieu et un espace intérieur où la parole de chacun, orale ou écrite, a sa place et sa nécessité dans l’interdépendance d’être et de connaître.
La position de recherche ontologique est de facto un lieu de d’ouverture, de décloisonnement : une aire ouverte. Il ne peut être question ici d’adhésion à une quelconque pré-définition de la réalité humaine; et comme rien du chercheur n’est, dans cette position, empêché d’être, l’espace est alors libéré pour que la vie comme elle est organisée en chacun puisse apparaître. La dichotomie corps-esprit disparaît. Dans l’ici et le maintenant de cette position ontologique émerge et s’active un processus sans fin qui est passage de la matière à l’esprit.
La rigueur de cette position sans cesse renouvelée élimine progressivement les rapports de pouvoir entre les êtres et pousse le décloisonnement des rôles aussi bien en recherche qu’en psychothérapie. Il ne peut y avoir d’expert ou de détenteur de vérité en abandon corporel. Et c’est cela même qui est la place faite à la compétence et aux connaissances de chacun. La position ontologique doit d’abord être prise par le chercheur pour permettre progressivement d’être prise par d’autres personnes engagées dans le même processus.
Une telle position de recherche, d’ouverture à l’individualité et à l’unicité de chacun sera inévitablement et en même temps thérapie, rencontre, connaissance et ouverture au sens.
Cette position amènera aussi un décloisonnement des différents champs de la recherche des humains sur eux-mêmes : anthropologie, religions, sagesses, philosophies, psychothérapies, etc. Ce sont les ruptures, les cassures à l’intérieur de chacun de nous qui fondent et entretiennent ces approches dichotomiques, éclatées, de la réalité humaine. La démarche ontologique dans un processus sans limites incarné dans l’ici et le maintenant apprivoise les aspects plus inaccessibles de soi-même dans une expérience toujours à renouveler de se recevoir et de s’habiter. S’engage alors un décloisonnement intérieur dans une ouverture de plus en plus possible à son être de rapport à soi même, aux autres, à toute réalité.
Cette position de recherche ontologique, faisant toute sa place à la subjectivité de chacun, en même temps qu’elle révèle toutes les limites de la connaissance humaine et de son inévitable éparpillement sous la forme de chacun des individus, laisse apparaître une réalité autrement plus profonde de l’existence humaine : la rencontre, qui est interdépendance et paradoxalité.
La source d’où surgissent les forces de rassemblement, d’unité et d’accomplissement se découvre là même où la violence et la souffrance humaine sous toutes leurs formes ont pris racines : le co-devenir né de l’absence et le co-devenu organisant chacun dans le manque, le déterminisme et la subjectivité. C’est le lieu de résolution et de dépassement de toutes les limites, les dichotomies, les contradictoires et les contraires de la matière à l’esprit : l’un et l’universel le différent et le semblable, l’ici et maintenant et le temps continu, la matière et l’esprit, le déterminisme et la liberté, la mort et la vie.
La subjectivité, reçue et habitée dans un processus sans fin qui est passage de la matière à l’esprit se révèle inapte à trouver la vérité, mais du même coup elle accède ontologiquement à la rencontre; la rencontre qui est mouvement intérieur du père se posant comme fils posant le père : coïncidence-différenciation qui est amour et connaissance.
L’être est ontologiquement un rapport élevant toute réalité dans la rencontre. À travers l’humanité, la matière et la vie sont le projet constitutif et le processus sans fin d’atteindre ce niveau de rapport qui est esprit.

Aimé Hamann
Février 2004