Séminaire de recherche : 30, 31 mars et 1 avril 2007

Préambule
Ce dernier texte, écrit par A. Hamann pour nos séminaires de recherche, est comme tous les autres, un état actuel de ses recherches, une tentative infinie et inévitablement répétitive de nommer, pour donner un fondement théorique à ce travail de recherche commencé au début des années septante. Travail exigeant puisqu'il s'agit de nommer l'humain sans en faire de théories réductrices. Sa tentative est presque toujours animée par une recherche des origines dans l’accomplissement actuel et en devenir, posant à priori une pensée paradoxale exigeante, se refusant à faire glossaire et définitions, usant donc de l’usage des mots et de leur sens « reçu » jusqu’à la corde...
Ce langage pourrait devenir vérité s’il est pris au pied de la lettre. Cette lecture si elle est privée d'intériorité et de profondeur, pourrait facilement faire de notre travail, une spiritualité causale, une philosophie téléonomique. Mais il est inévitable, qu'un texte comme celui-ci (et d'autres avant lui), éveille en nous nos lieux de vérité et de croyance et tous leurs avatars qu'ils soit d'adhésion ou de dénonciations. DMC

Être et apprendre : la rencontre

L’abandon corporel est la position prise d’impliquer tout soi-même dans le devenir et la compréhension de la réalité humaine. C’est, de ce fait, une position de recherche ontologique qui met à contribution tout ce que l’on est et expérimente comme étant soi-même : une subjectivité radicale et incontournable qui constitue un lieu unique d’expérience et d’interprétation du réel.

Une telle position place le chercheur au cœur de la recherche ontologique, dans son propre rapport à la connaissance. Le chercheur n’est alors pas appelé à se conformer à ce qu’il perçoit comme étant la vérité. Il se trouve plutôt dans la position de s’impliquer entièrement dans la situation présente en se laissant être ce qu’il est, et non en agissant ce qu’il expérimente.

Une telle position pose le rapport de l’être au connaître. L’ouverture à tout soi comme subjectivité relativise toute connaissance, autant celle de la situation particulière du moment présent que celle qui cherche à définir le sens d’être humanité. Cette position présuppose et reconnaît le co-devenu institutionnel et amène l’individu à pousser plus loin son expérience d’être humanité sous la forme unique et singulière qu’il est. Cette position décloisonne d’emblée tous les savoirs humains sur l’humanité. Persister à prendre cette position engage un processus de décloisonnement intérieur qui laisse apparaître autrement la réalité humaine, la situant en continuité avec l’évolution de la matière et de la vie, en découvrant les ruptures et la spécificité.

Avec l’humanité naissent les institutions et les cultures, qui sont l’implication des humains dans leur propre co-devenance. En émerge le corps humain, qui est l’organisation unique en chacun de toute l’histoire de l’humanité. C’est par conséquent un corps déterminé, portant les traces du co-devenu humain, un corps marqué du rapport à soi, aux autres et à toute réalité; un corps issu de la vie instinctive et qui s’est introduit dans le rapport à travers les connivences de l’institution. Ce corps, résultant de milliers d’années d’évolution, est l’assise de l’interdépendance qui est à apparaître dans l’individu se recevant dans tout ce qu’il est co-devenu. Alors, soi se révèle être le Soi, recevant et donnant d’être.

L’humanité est l’espérance de la matière d’atteindre ses aspirations les plus profondes. C’est la possibilité de franchir toutes ses limites et d’en résoudre les contradictions. En l’individu humain se recevant, faisant place à tout lui-même, se découvre le sujet responsable : la matière devenue sujet d’elle-même se retournant sur elle-même et s’habitant comme soi, le
Soi. C’est la rencontre. La rencontre dans l’interdépendance fait apparaître la paradoxalité de l’être.

L’humanité a commencé dans l’absence d’elle-même, des individus à eux-mêmes, et dans le manque. En chacun des humains, de façon différente et unique, le manque est devenu besoins et compensations.

Le co-devenu humanité, soutenu par les mécanismes de l’institution dans des rapports de connivence, se révèle d’une radicale ambivalence. L’humanité porte en effet la possibilité de s’autodétruire et de détruire son environnement tout autant que celle de s’accomplir. Cette ambivalence est présente en chacun de nous. Elle est au cœur de la subjectivité et du rapport aux autres. Impossible de l’extirper. Elle est constitutive. Lui faire toute la place comme étant soi-même permet le passage à l’ontologique, au
Soi, de tout le fait humain. Tout, même ce qui est perçu comme le pire, reçu comme soi-même, en soi, dans ce qu’il suscite, se révèle interdépendance et paradoxalité. La vie et la mort des humains sont marquées de cette ambivalence à être et à devenir humanité.

Tous les efforts pour ne voir que le pôle positif de soi, pour changer et s’améliorer sont nécessaires, mais les résultats sont aussi ambivalents. Bien sûr, il faut tenter de toutes ses forces de rendre l’humanité meilleure, mais il est aussi impératif, voire urgent, de découvrir les chemins du désir humain et de s’y associer.

De la naissance à la mort, toute la matière et la vie sont impliquées dans le devenir ambivalent de l’humanité : la mort organique peut promouvoir la vie humaine alors qu’être vivant peut contribuer à la mort de millions d’individus et peut aller jusqu’à détruire la nature elle-même. Les deux pôles de cette ambivalence radicale sont au cœur de chacun, à être reçus, assumés comme le
Soi.

Le rapport humain ne peut s’ouvrir à l’interdépendance que dans l’individu se recevant, en tout lui-même sans distinction. Bien et mal se confondent. Il n’y a plus de bons et de méchants. Se recevoir en tout soi-même comme subjectivité incontournable est en même temps ouverture à tous les autres dans l’interdépendance. Alors se révèle la paradoxalité de l’être reçu.

Dans l’ouverture à tout soi-même comme subjectivité constitutive et incontournable, l’être s’ouvre à l’interdépendance. En psychothérapie d’abandon corporel, il revient au psychothérapeute chercheur ontologique d’assurer ce niveau de rencontre. Chacun se découvre alors comme co-devenu humanité à travers l’institution, comme totale subjectivité. L’être humain ne sera jamais objectivité et vérité. Consentir à être subjectivité est un renoncement douloureux. Mais ce n’est pas uniquement une perte. Chacun y gagne d’être, de rencontrer tous les autres et de co-naître à la connaissance de soi et des autres dans l’interdépendance et la paradoxalité.

L’humanité est ce long processus de s’intérioriser et de devenir sujet responsable de soi-même. Tout a commencé dans l’absence et le manque. Puis sont nés les besoins et les compensations. Le chemin a été encadré par les institutions favorisant des rapports de connivence qui ont préparé les individus à assumer toutes les ambivalences du co-devenant humanité.

L’abandon corporel est la mise en place des conditions intérieures et extérieures qui permettent l’apparition de ce processus du devenir humanité jusqu’à l’émergence de l’esprit. Le spirituel apparaît alors comme un mode de rapport faisant passer toutes finitudes à l’infinitude. Se recevoir et s’habiter opèrent le passage à l’être : interdépendance et paradoxalité. La subjectivité consentie comme constitutive de soi et de son expérience, reçue et habitée comme son être même, est interdépendance laissant apparaître la paradoxalité.

L’être humain est processus à l’infini, émergeant de la matière, de l’espace, du temps, du particulier à la multiplicité, des dichotomies et des contradictions, se profilant dans l’intériorité et la rencontre. Reçu et habité, soi se révèle le
Soi : tout de soi-même devenant alors rapport à tous et à toutes choses dans la rencontre.

Le corps humain, c’est la matière, la vie accédant à un autre mode de rapport, à devenir corps. Ce mode de rapport a commencé dans l’absence et le manque à être. L’institution et la culture en sont nées portant toute humanité à devenir dans des rapports de connivences, sous le signe du changement, de l’adhésion et de la vérité. Ainsi est devenue l’humanité, dans l’ambivalence, la violence et les dichotomies. Le corps humain est les traces de ce co-devenu, l’organisant de façon unique en chacun.

L’effort pour être est universel. Pour la matière et la vie, le projet semble être, à travers l’humanité, le devenir sujet responsable de soi et donc de toutes les réalités.
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La rencontre fait passer toutes les finitudes à l’infinitude. Dès son origine, dans l’absence, le manque et les connivences, le rapport humain est la possibilité de l’être, du
Soi, de la rencontre dans l’interdépendance et la paradoxalité. Devenir humanité, accéder au rapport humain engageait le processus de se recevoir et de s’habiter, de devenir de plus en plus sujet de soi, jusqu’au Soi, fils, se recevant et donnant d’être : sens. Mouvement intérieur.


Aimé Hamann