Position spécifique de l'abandon corporel
LE PASAGE A L'ONTOLOGIQUE

Synthèse des propos d’Aimé Hamann

Session théorique
Du 6 au 8 décembre 2002, St-Élie


Synthèse de :
Micheline Dalpé

Comme intervenant en abandon corporel, nous n’avons pas de cadre, ni de conception de la vie. Pas plus que nous n’avons de méthode ou d’instruments pour contrôler la subjectivité.

L’adhésion à la vérité et à telle vérité particulière donne un sentiment rassurant de compétence en nous permettant de nous référer à des règles de conduites précises. Dans un tel contexte de prétention à la vérité, on essaie de se conformer au modèle qui en découle. On se sent protégé de sa subjectivité (de certains aspects de soi). On essaie ainsi d’éviter ce qui est insupportable et on a l’impression d’y être parvenu en se conformant. On croit que l’on a trouvé le chemin, que l’on a choisi ce qui nous attire ; on croit que l’on peut devenir des experts de ce chemin autant que l’on veut et on invite les autres à l’emprunter aussi. L’humanité s’est développée dans la vérité, dans les connivences ; on est ontologiquement des êtres de connivence. Et comme humain, on est toujours en danger de penser que l’on détient la vérité. La prétention à la vérité est la pierre angulaire à toute violence.

Ce qu’il y a de très spécifique dans la position que nous prenons en abandon corporel c’est que nous n’avons aucun modèle, aucune appartenance à priori. On met en place les conditions qui permettent à l’organisation intérieure d’être comme elle est (sans empêcher, provoquer, diriger) ; que la vie en soi puisse suivre son propre chemin (sans rejeter ou adhérer à quoique ce soit). On laisse être en soi les réactions qui sont éveillées (ex. : “ Il est insupportable ! ”). Ainsi, la mise en place des conditions extérieures qui est le lieu de recherche, fait place à toutes les subjectivités de chacun.

Comme il nous est impossible de rejoindre l’autre directement, objectivement, nous avons à le rencontrer à partir de notre subjectivité. L’autre n’existe pour nous que sous la forme que nous lui donnons. Nous l’interprétons toujours à notre manière ; il prend nécessairement la forme de soi. Et de ce fait, il va y avoir du mélange. D’origine, nous sommes des êtres de mélange et donc interdépendants. Il n’y a pas de possibilité d’échapper à la subjectivité que nous sommes, elle est incontournable. Ainsi, dans la position que nous prenons en abandon corporel, nous tentons d’entrer le plus possible dans notre subjectivité avec toutes les conséquences impliquées. La subjectivité est à être, à habiter comme étant soi. Elle vient de toute la souffrance humaine qui est entretenue du fait même de tant essayer de l’éviter complètement. On est des êtres porteurs de toute l’humanité sous une forme unique. On voudrait pouvoir se différencier sans que ça fasse trop mal.

Ne partant pas de quelque chose de prédéfinie, il nous reste nous-mêmes. On est ce qui est le plus dangereux de soi-même (ce qui est protégé par l’institution). Mais on n’est pas mieux, on est des êtres d’institution (humanité sous une forme spécifique). On est donc des dangers publics si on ne se donne pas la rigueur d’assumer nos réactions comme étant soi. C’est à cette condition que nous pouvons laisser exister notre subjectivité, sans dégâts publics. Ainsi, nous mettons en place les conditions pour que tout ce qui se passe en soi de façon unique puisse être en nous (position toujours à reprendre). Tout peut être, d’abord que c’est abordé comme étant soi, de notre être particulier.

Ce qui est spécifique à l’abandon corporel c’est cette position qui part d’aucune prédéfinition, d’aucun projet, d’aucune référence par rapport à la normalité. C’est une position qui fait toute la place à l’être et engage le processus où on fait toujours la même chose. On fait la place à tout ce que l’humanité est devenue sous la forme de la spécificité de ce que nous sommes. D’emblée, c’est donc le passage à l’ontologique. C’est le passage en soi de l’institution à l’ontologique. Et c’est l’institution reçue qui est l’ontologique. Tout ce qui se passe en soi, du fait d’être reçu comme étant soi (à être et non à changer) initie un processus de co-devenant à partir du co-devenu. C’est tout ce qui m’a précédé et qui est parvenu jusqu’à moi qui permet que ça puisse se faire. L’abandon corporel, c’est la mise en place de conditions extérieures faisant que tout soi même puisse être dans un processus sans fin.

La filiation (co-devenu) c’est d’abord de se considérer comme fils de l’humanité. Comme subjectivité, on est tributaire de nos racines et de notre culture. On est marqué dans l’espace et le temps. Ça nous a rendu unique comme subjectivité. Tous les courants qui sont derrières nous, nous soutiennent. Ils sont le fondement de nous-mêmes. La position fondamentale que nous prenons, c’est de faire de la place à tout ça.

Nos sensations, douleurs, fantasmes, interprétations, perceptions, écoute sont l’expression de l’organisation spécifique de l’être que nous sommes. Ce corps que nous sommes a pris cette forme d’humanité particulière devenue et continue sa marche tout le temps. On ne peut pas définir à priori, chacun a été marqué de façon unique et a un vécu qui lui est propre mais nécessairement fait de connivences, de coupures. Le chemin du devenir humain, de la conscience se fait dans la dichotomie (pour éviter la douleur). Ontologiquement, on pose la réalité en terme de bien et de mal, de bons et de méchants. On est constitutivement des êtres de connivence. La position que nous prenons, nous change lentement. Nous avons donc tous des points aveugles dû à notre morcellement. Faire la découverte d’un point aveugle nous permet de faire de la place à la vie comme elle est organisée en soi.

L’expérience de l’isolement c’est du retrait comme réaction à quelque chose de soi qui est éveillée et qui est vécue comme non-apprivoisable. C’est une protection pour sauvegarder l’intégrité de soi. Si ça fait trop mal, on s’en va. C’est à être et à respecter. On est cette vie là. Ce n’est pas qu’il n’y a rien à faire mais on ne peut pas passer par dessus soi.

L’autre me donne ma vie, mon expérience (si reçue, habitée) et je lui donne de me la donner. Là est l’interdépendance. La rencontre ontologique a lieu dans la mesure où c’est reçu. Je ne puis pas connaître (co-naître) sans être et donc sans prendre le temps de le connaître comme autre. C’est dans l’expérience de moi à partir de l’autre que je peux avoir un accès à l’autre. Et il y a à reprendre sans cesse cette position pour m’ouvrir à l’être que je suis. La subjectivité habitée c’est faire l’expérience des autres comme étant soi. Si je refuse la forme que prend l’autre en moi, je le refuse.

Nous sommes des êtres reçus. Se recevoir c’est recevoir d’être reçu. C’est une illusion que de croire que nous sommes à l’origine de soi. Nous sommes des êtres reçus de toutes parts. Le soi c’est le lieu où être c’est identiquement faire être tous les autres en soi. C’est le lieu où toutes choses se rencontrent dans un don réciproque de donner et recevoir de l’être. Reconnaître tous les autres nous donne d’être. C’est le passage de l’un à l’universel.

L’acte même de l’humanité c’est l’acte de se recevoir globalement. Processus d’habiter son être (et non d’agir). Ce lieu ne fait aucune distinction entre le bien et le mal ; c’est lorsque la mort devient vie. Dans ce contexte, mourir c’est vivre. La paradoxalité c’est que la mort reçu c’est de l’être. Comment peut-on imaginer que tout ce qui fait tant mal puisse être de la vie ?

Chacun est un projet d’habiter sa propre vie. Rapport d’être, de non-culpabilité. Reçu comme soi et qui ne place rien en dehors de l’humanité. Par exemple, il y a des gens qui ne peuvent pas recevoir leur incapacité à se recevoir. Ils sont aussi humanité et non pas des malades.

Nous offrons cette position. Nous la prenons. C’est une position qui ne s’enseigne pas autrement que dans un cheminement. C’est une position qui n’est pas faite pour tout le monde.