Au risque d’être soi
Gilles Rioux


Après plus de quarante ans de recherche, l’expression « au risque d’être soi» me semble encore celle qui définit le mieux la psychothérapie en abandon corporel. Que signifie ce risque pris d’être entièrement soi dans son rapport à l’humanité et à l’univers dans une psychothérapie devenue au cours des années une véritable démarche ontologique? Qu’est ce que cela implique d’être psychothérapeute dans le cadre d’une démarche ontologique?
«Un homme devrait chercher ce qui est, et non ce qu’il croit devoir être.» Albert Einstein
Pendant mes vacances, l’été dernier, j’ai pris plaisir à relire l’essai sur l’abandon corporel, un collectif publié en 1993 que nous avions intitulé L’abandon corporel, au risque d’être soi. J’ai été impressionné par la richesse et la profondeur de notre recherche à cette époque et encore davantage par le chemin parcouru depuis sa publication. En prévision du colloque de l’été 2015 et afin de pouvoir partager avec vous, j’ai eu le goût de mettre en mots mon expérience de psychothérapeute en abandon corporel depuis 1975.
Après toutes ces années de recherche, l’expression «au risque d’être soi» me semble encore celle qui décrit le mieux l’expérience d’une psychothérapie en abandon corporel.
Prendre le risque d’être entièrement soi dans notre rapport à l’humanité et à l’univers, laisser émerger la vie qui nous habite, apprendre sans cesse d’elle, tout mettre en œuvre pour que celle-ci puisse s’exprimer, faire fi de toutes nos connaissances, références théoriques et schémas sur ce que l’être humain devrait ou ne devrait pas être, telle était à l’origine la position de la recherche en abandon corporel et telle elle le demeure.
La psychothérapie en abandon corporel suppose l’abandon à ce corps qui est là, tel qu’il se manifeste, au-delà de nos différents filtres, au-delà de l’ego bien structuré, au- delà des diverses définitions, philosophiques, psychologiques ou scientifiques qui, souvent, peuvent faire obstacle à une expérience directe, jusque là inédite. L’abandon corporel défige nos connaissances pour accueillir ce qui apparaît, ce qui est une manifestation de soi, au-delà de tout contrôle et de tout modèle préconçu.
Dans l’expérience attentive d’une présence totale à soi, à l’occasion d’un simple toucher présence, les mouvements inattendus, involontaires, émergeant des corps mêmes des psychothérapeutes chercheurs, furent des phénomènes déterminants dans la recherche en abandon corporel. Le toucher présence laissait apparaître une organisation inconnue de nous-mêmes, il donnait accès au mouvement de notre être entier, de toutes ses parties, de toute son énergie. Cette expérience permettait de rejoindre en nous une vie souterraine, ordinairement occultée, une vie qui nous apparut bientôt être là depuis toujours, une part de notre vie auparavant inaccessible. Cette vie n’était pas une autre vie, c’était bien la nôtre. Comme si cette vie souterraine, toujours en mouvement, n’avait attendu que le moment propice pour se manifester.
On a d’abord cherché des causes à ces mouvements involontaires de notre être. La recherche soutenue en abandon corporel nous a permis de réaliser que l’accès à cette partie de soi, à peu près inconnue jusque là, n’était pas que causal. Force fut de reconnaître que l’involontaire n’était pas un effet uniquement dû au toucher présence, mais un accès à tout un monde subjectif et paradoxal, une énergie unique au-delà même des expériences passées, événements heureux ou traumatiques. Nous constations que chacun ne réagissait pas de la même manière à un même environne- ment ou à un même événement. Cela dépendait de l’organisation intérieure de chacun. Ainsi, deux enfants ayant vécu dans une famille dysfonctionnelle ou deux sœurs ayant subi l’inceste de la part d’un frère ne présenteront pas nécessairement les mêmes vulnérabilités, la même fragilité. Bien sûr, chacun s’est adapté aux changements de l’environnement pour le meilleur ou pour le pire. Nous nous adaptons sans cesse aux événements, mais notre manière de nous adapter révèle notre organisation de vie unique, notre identité, qui nous sommes vraiment, notre énergie originelle.
L’expérience prolongée de la psychothérapie individuelle et de groupe en abandon corporel a fait découvrir et a donné accès à un mouvement de vie important, unique et constitutif de notre être.
L’abandon corporel nous a plongés dans une recherche au-delà de l’univers de la psychothérapie. Nous avons découvert que l’expérience de se recevoir était essentiellement une position ontologique, une recherche de l’humain sur l’humanité de chacun, une recherche à propos de sa propre humanité. L’abandon corporel est ainsi devenu une approche ontologique de la psychothérapie.
Nous savons que les grandes religions, les grandes philosophies, les grandes sagesses ont permis de donner un sens à l’univers, à la vie, à l’humain; nous savons que les sciences ont apporté un éclairage important pour la compréhension de l’humain. Tout cela a ainsi contribué depuis l’origine de l’humanité à une recherche nécessaire et toujours en marche, une humanité toujours en train de devenir. Le passage à l’ontologie, la nécessité de se recevoir tel que l’on est à chaque moment et d’habiter l’entièreté de l’être que nous sommes, se révèle un incontournable.
Le mouvement involontaire permet de saisir la subjectivité constitutive de chacun, subjectivité propre à chaque être humain. Risquer d’être soi, c’est recevoir de plus en plus cet involontaire, cette part de soi jusque là inconnue, qui est aussi soi, au-delà de toute apparente logique. C’est saisir l’élément singulier de notre être. C’est habiter la force unique de l’être que nous sommes.
Le seul raisonnement ne permet pas de rejoindre l’involontaire en nous. Cet univers, on s’en rend bien compte, va au-delà de toute analyse « dite » purement scientifique, il court-circuite le «pur» raisonnement. Il rejoint un lieu beaucoup plus global de l’être, son entièreté, voire sa vérité énergétique. Là, il n’y a plus rien d’objectif, rien d’appris. C’est un univers essentiellement subjectif, une subjectivité toujours en état de se dévoiler, jamais rejointe une fois pour toutes.
Les scientifiques du cosmos affirment maintenant que seulement 5 % de l’univers nous est perceptible. La réalité de l’univers serait beaucoup plus complexe que nos conceptions précédentes: 95% de l’univers serait encore totalement inconnu. Nous pouvons aussi penser qu’il en est ainsi des possibilités de l’humanité. Chaque être humain tend à s’habiter au complet, à assumer tout ce qui n’a pas pu être assumé. Il tend, gauchement parfois, à se réaliser dans son entièreté. Cette conception place la finalité de l’humanité et de tout être humain dans un processus de création, de cocréation. Chacun est sans cesse en train de co-créer avec son environnement, quel qu’il soit.
En refusant d’enfermer l’être dans un processus déjà achevé, la démarche ontologique va au-delà du monde de la causalité, au-delà de la simple rationalité. En un certain sens, elle dépasse notre compréhension ou nos définitions. La démarche ontologique nous plonge dans l’univers du paradoxe. Elle invite à assumer tout de soi, au-delà de toute limite, à laisser émerger ce qui est, en dehors des concepts du bien ou du mal, en dehors de tout jugement, moral ou autre. De tout temps, le bien et le mal s’amalgament et cela constitue l’une des caractéristiques particulières de l’humanité.
Le risque d’être soi, c’est le risque d’accéder à tout de soi-même, de s’habiter au-delà de toutes limites, dans la paradoxalité, nous dit Aimé Hamann. Le risque d’être soi, c’est assumer tout ce qui de soi nous a permis d’être qui on est, en incluant également ce qui voilait, occultait, tout ce qui de soi ne pouvait pas être. Phénomène apparenté à la lumière du soleil qui chaque nouveau matin nous empêche de voir les étoiles de la nuit.
Le romancier japonais Haruki Murakami écrit dans son roman 1Q84 : « Là où il y a de la lumière, il y a nécessairement de l’ombre, là où il y a de l’ombre, il y a nécessairement de la lumière. Sans lumière, il n’y a pas d’ombre, et sans ombre, pas de lumière. J’ignore si cela est bon ou mauvais. En un certain sens, cela dépasse notre compréhen- sion ou nos définitions. Nous vivons cela depuis des temps immémoriaux ». Nos compréhensions, vérités et théories nous protègent souvent de toute une dimension de soi que nous ne sommes pas encore prêts à assumer. Ce qui nous échappe, nous fait peur, nous angoisse et nous terrorise, peut pourtant être un chemin de révélation de soi.
L’un des grands dangers de la condition humaine est celui de vouloir s’élever au- dessus de soi ou de se tenir en-dessous de soi, pour protéger tout ce qui n’a pas pu exister de soi.
Mon expérience tant personnelle que professionnelle m’a maintes fois amené à constater que plus nous cherchons à aller au-delà de nos capacités, plus nous nous efforçons de devenir parfaits et de garder inaccessibles des lieux de soi, plus ceux-ci risquent de venir nous hanter de façon terrifiante et, même, de nous détruire.
Deux brefs exemples pour illustrer le phénomène:
– Un chimiste très atteint par un divorce difficile, me disait: «Je me sens aujourd’hui comme une personne coupée de sa source. Je constate qu’il y a quelque chose, un élément personnel, une force au-delà des forces scientifiques que j’ai passées des années à définir, qui m’échappe. Toute ma vie, j’ai été reconnu pour mon intelligence : premier de classe, président de mon collège, bourses d’études, offres d’emploi valorisantes. Ma vie a toujours été facile. Je réalise que mon intelligence m’a toujours protégé de tout un monde que je n’arrivais pas à sentir, d’une vie affective paralysée. Bien que j’aie toujours refusé de l’admettre, je sens maintenant que je suis tout à fait dépourvu sur le plan affectif. La pauvreté de ma vie conjugale et familiale en est la preuve. Je n’arrive pas vraiment à avoir de liens, même avec mes enfants. Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement déstabilisé, à la fois émotion- nellement et professionnellement».
– Une femme me racontait : « Je fais tout ce qui est nécessaire mais sans énergie. Je n’ai toujours fait que ce qui m’apparaissait comme les choses qu’il me fallait faire. Tout a toujours été lourd pour moi. Même manger est lourd pour moi. Peu d’initiatives viennent de moi. Toute vie en moi se rattache aux événements extérieurs. Je peux rester immobile des heures et des heures ». Sa psychothérapie au départ fut très ardue. Après quelques temps, elle me dit : « J’ignore si cela est normal mais j’ai de plus en plus le goût de déménager, je pourrais me permettre un appartement beaucoup plus confortable, plus grand; je pourrais avoir une pièce séparée où je pourrais peut-être commencer à peindre. Il me semble que j’aimerais cela. Mais cela me fait paniquer. Je pense que mon peu d’initiative, mon immobilisme est la terreur d’oser « être », d’oser ressentir le moindre désir. Un monde qui, je le sais maintenant, m’a beaucoup manqué.»
Derrière l’être intelligent, parfait, magnifique et beau que nous cherchons à devenir, il y a souvent un être extrêmement vulnérable, fragile, qui n’a jamais pu apparaître. Paradoxalement, derrière l’être dépressif, angoissé, terrifié, impuissant que nous sommes devenus, il y a un être puissant qui n’a jamais pu exister.
« L’homme a des endroits de son pauvre cœur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient. » Price, premier roman de Steve Tesich, jeune auteur de 18 ans.
Ce qui conditionne complètement nos rapports les uns envers les autres, c’est le fait d’être des êtres humains, des êtres en mouvement, des êtres subjectifs et paradoxaux. Les rapports deviennent des rapports d’interdépendances. L’important n’est plus d’être compétent par rapport à l’autre mais de se permettre d’être soi-même, d’assumer l’être que nous sommes à chaque moment de notre histoire; là où être soi dans son rapport à l’autre donne aussi à l’autre l’opportunité de se risquer d’être qui il est, d’être lui-même à chaque moment de son histoire. C’est dans l’interdépendance que nous avons accès à qui nous sommes, là, maintenant. Le monde de l’interdépendance donne à chacun la possibilité de recevoir sa propre existence subjective. L’être d’interdépendance, c’est celui qui risque d’être qui il est, dans le rapport à l’autre, se révélant sans cesse, changeant sans cesse.

L’accès à soi permet tout à la fois un mouvement vers une libération, vers une liberté qui surgit, comme dans un cocon où une vie insoupçonnée se déployait.
Être psychothérapeute dans la démarche ontologique nous engage envers nous-même d’abord. Il s’agit d’abord de recevoir qui on est. C’est ce qui permet à l’autre d’être qui «il est», de «se faire être», sans cesse. Cela favorise une atténuation des défenses, cela place l’autre dans un état de confiance et lui permet d’apprivoiser «qui il est». De là, une connexion accrue à lui-même, voire une confiance en la vie en soi.
Le mode de rapport établi avec l’autre est essentiellement subjectif. En tant que psychothérapeute, je ne suis plus un expert. À l’occasion de mon rapport à cet autre devant moi, je me reçois tel que je suis et donne à l’autre de se recevoir tel qu’il est, lui aussi. Je ne pars pas d’un savoir mais d’une interaction, d’une relation sans cesse en train de se faire, pour aller vers un mouvement de vie.
La science, la philosophie, la psychologie et la théologie apportent un éclairage important pour la compréhension de l’humain. Mais ces «vérités», si elles sont figées, bloquent ou voilent les principes mêmes de la nature, à savoir le paradoxe d’une vie toujours à être assumée, une vie en processus de devenir.
Comme psychothérapeute, j’ai à recevoir ma vie, indépendamment de ce que me donne l’autre. J’ai aussi à recevoir tout ce que l’autre éveille en moi et qui m’appartient; recevoir tout ce que le rapport fait émerger en moi, des lieux inconnus et parfois très troublants. J’ai à faire en sorte que toute réalité soit reçue, que la vie présente en moi puisse se manifester telle qu’elle est. Cette démarche du psychothérapeute, processus sans fin, demande une grande rigueur.
Le risque de vouloir être soi, de toujours chercher à s’accomplir, de réaliser l’énergie unique que nous sommes nous amène à l’entièreté du sens de notre humanité et l’ouvre à une dimension spirituelle où chacun devient tout ce qu’il est. Le spirituel, c’est procéder à sa propre expérience, et la vivre. Assumer tout de soi-même ouvre sur l’espérance. Comme nous dit Aimé Hamann, chaque individu est l’espérance que ce qui est au fond même de la matière puisse apparaître. L’humanité porte le spirituel. La matière est porteuse du spirituel. Le risque d’être soi n’en serait-il pas la manifestation, l’incarnation?