« NOMMER » Mouvement ontologisant
Jean-Michel Atlani


Afin de préciser la position du thérapeute chercheur ontologique, il m’importe, à l'occasion de ce colloque, de me placer du point de vue de son silence intérieurement actif, pour explorer l'émergence, à certains moments, d'une parole habitée qui fait place à son être et à l'être de l'autre en le nommant.
Le mouvement qu’on pourrait dire « ontologisant » qui est le nôtre, nous implique d’abord en tant que personne singulière, plus qu’en tant que thérapeute, dans une recherche et un apprentissage permanents de soi par les vécus éveillés à l’occasion d’un autre, le client, le patient, en individuel ou en groupe. Cette implication personnelle, est faite de toutes nos réactions, nos compréhensions relatives, autant que de nos incompréhensions, notre écoute subjective, non technique et non interprétante, que ce soit en individuel où en groupe. Cette implication-même nous laisse d’abord dans un vide, un silence, parfois un désarroi, tous vécus que nous avons à assumer en tant que tels, comme étant nous-même éveillé par un autre.
Cette présence à soi en même temps qu’à l’autre, cette qualité de présence, nous amène à vivre l’expérience de ne pas savoir l’autre ni nous-même. Cette expérience d’être soi-même éveillé, touché, gêné, réactif, voire parfois connivent à l’occasion de cet autre ouvre à un espace de vécus de toutes sortes. C’est en laissant toute expérience se faire en soi comme c’est que, peu à peu, émerge un entendement, faisant place à l’autre autant qu’à soi même.
C’est de ce non savoir, habité comme soi, que peut émerger un silence, une parole faisant place et sens et qui, pour les thérapeutes, est la source de « nommer».
Nommer, qu’est-ce que cette expérience, cette parole qui, advenant en soi, fait place à l’être de l’autre et de soi-même? Qu’est ce que « nommer » ? Avant d’être un acte, cela se fait, se prépare en amont, intérieurement pourrait- on dire, dans le trouble, le non savoir de ce qu’il en est, trouble lié à tout ce qui se dit, et peut sembler s’égarer, en particulier dans le travail en groupe à l’occasion de la prise de parole des uns et des autres.
Alchimie d’un travail qui se fait à bas bruit, d’une écoute qui cherche et se cherche dans l’inconnu, les réactions inattendues des uns et des autres. Ce travail tout intérieur ressemble à la maturation silencieuse autant que puissante d’un germe que l’on ne savait pas être là, expérience métaphorique du végétal, de l’animal, de l’humain, qui petit à petit révèle le chacun de nous-même comme étant l’entier de l’humanité sous sa forme spécifique.
L’acte de nommer nait de cette avancée vers le singulier de chacun, son nom propre. Nommer, étymologiquement c’est dire le nom de quelqu’un témoignant de sa singularité.
Nommer, c’est tenir sans relâche la position et s’ouvrir à la possibilité de cette parole qui nomme. Il ne s’agit pas de chercher, ni de trouver à nommer, mais de se laisser être jusqu’au moment ou ce mode de parole peut advenir. Ce n’est pas que je nomme, ça se nomme en moi, nommer advient comme une jonction entre ce qui est vécu, senti et dit de part et d’autre, et l’avènement d’une parole qui fait place, reconnait , témoigne d’une rencontre et ouvre sur de l’inattendu.
Nommer c’est être là comme c’est en soi et laisser venir, devenir, au delà de toute compréhension intellectuelle, de toute interprétation, une parole d’être à être, faisant place et reconnaissance à ce que chacun est dans sa spécificité. Ce mode de parole qui nomme, ouvrant la porte à être soi comme soi en soi, donne toute sa place à l’autre, le reconnaissant dans ce qu’il est, en toute subjectivité.
Cette ouverture est co-naissance de soi et de l’autre, inattendue et pourtant proche dès lors qu’elle est nommée.
Place est ainsi faite à une ouverture, à une intimité, à une connaissance et une reconnaissance : une co-naissance.
Dans l’acte de nommer, le dérangeant, voire l’insupportable de notre organisation humaine se mue en apprivoisement et ouverture.