Sur le rapport de prise en charge
Madeleine Azar

Depuis des années, comme psychothérapeute ou comme intervenante dans un centre de crise, je vois des hommes et des femmes qui chacun à leur façon à travers des problématiques différentes font des demandes de prises en charge. À chaque fois ces êtres viennent toucher en moi une parenté, qui me renvoie à mon expérience de vie.

Très tôt il s’est défini en moi, une position de connivence, une mobilisation, vis-à-vis de certains clients qui allaient chercher de fortes réactions chez d’autres de mes collègues, face à leurs demandes continues de prises en charge. Quand chez moi, ces demandes semblaient éveiller une compréhension intime, un accueil presque infini, elles semblaient générer chez certains de mes collègues, fermeture, impuissance et dureté. Ce qui peu à peu mais implacablement nous a plongés dans des rapports polarisés, très chargés en chacun.

Je ne pouvais passer à côté du fait que mon ouverture face à la clientèle n’avait d’égal que mon intolérance face à mes collègues. Avec le temps et lors des échanges dans mon groupe d'écriture, j’ai compris que nos connivences tant positives que négatives étaient faites de peurs aussi grandes, de défenses aussi vitales de part et d’autre. Peu à peu j’ai senti que c’était mon histoire que je défendais ainsi, le sentiment que ma propre vie, avec ce qu’elle portait de forces et de richesse, a pu émerger à travers des rapports où la prise en charge était une question de vie ou de mort. C’est dans le même mouvement de plaidoyer que cette réflexion à pris jour.

Cela fait des années que je me dis que, si je n’avais pas été prise en charge, je ne serais pas ce que je suis devenue, aujourd’hui. Le rapport de prise en charge est une des trames de ma vie et je le ressens de façon trouble en moi.
Je ne puis que partir de mon expérience, tenter de m’y coller avec tout ce dont elle témoigne : l’incontournable, la charge, les pièges, la complexité de ce rapport. Un cri du cœur pour témoigner de la nécessité de la prise en charge, dans ma vie intime, d’amoureuse, d’amie, de collègue et dans mes liens d’accompagnement.

Je vais tenter de parler de cette expérience, qui, dans la richesse de l’accompagnement, a été un chemin de vie pour moi. Ce qui m’a mené à écrire ce texte a été un état de choc, la conscience douloureuse que je n’en suis pas sortie... Que c’est un besoin qui m’habite encore, avec des enjeux toujours aussi vitaux même si un chemin a été parcouru. Je choisis aussi, d’en parler au présent pour ne pas quitter le lieu
secret et intime d’une expérience difficile à traduire et dont je suis toujours tentée de me dissocier. Car on ne peut éprouver un besoin massif de prise en charge sans le vivre comme une tare, dans la honte et la culpabilité.


Une réalité si précaire

La demande de prise en charge apparaît d’abord chez moi dans un lien d’intimité : une dépendance au niveau de la survie financière (je ne travaille qu’à temps partiel), mais aussi du fonctionnement dans le quotidien, à des niveaux de la vie, où pourtant il semble aller de soi qu’un adulte est censé s’assumer, repas, courses, ménage. J’ai la chance d’être dans un lien où l’autre a cette générosité, ce souci de mon bien-être et me permet non seulement de survivre mais d’avoir accès à une qualité de vie, un confort bien au-delà de mes capacités à me les donner. Cet autre qui reconnaît mon apport dans la relation et ne sent pas encore la lourdeur de la demande. Je ne sens pas non plus toute l’exigence de cette demande de prise en charge.

Toutefois, un malaise s’installe peu à peu, puis s’accroît, au fur et à mesure
que persiste ma demande de prise en charge. C’est à travers cette relation et ma démarche en abandon corporel, lieux d’accompagnement rigoureux, que tranquillement une conscience émerge, difficile à m’approprier. J’ai à sentir le " prendre pour acquis ", l’énergie d’utilisation de l'autre qui passe à mon insu dans le rapport. Je suis confrontée peu à peu à la lassitude et à la colère qui s’expriment chez l’autre devant mes besoins et j’ai à sentir l’ampleur de ma frustration, de mon angoisse quand l’autre n’y répond pas.

Le sentiment que je dois en sortir est toujours sous-jacent, il y a une telle honte de dépendre d'un autre, à des niveaux où la vie devrait aller de soi.
Dans ces moments de honte, de rage contre soi-même et contre l’autre, surgit une volonté que cela cesse: ne plus demander, ne plus dépendre, c’est assez!

Alors dans un sursaut de colère et dans le désir de soulager l’autre de la lourdeur de la tâche je décide, dans un mouvement volontaire, de me prendre en main et de m’occuper de telle ou telle tâche. Dans une énergie fragile, dans un horaire qui semble déjà chargé je m’applique, déterminée à accomplir cette tâche, et je tiens tant bien que mal, à bout de souffle pendant quelques jours, quelques semaines.

Puis arrivent une somatisation débilitante, une surcharge de travail ou quelque évènement qui grugent l’énergie disponible. La tâche à assumer devient impossible à rencontrer, dans le temps, au niveau de l’énergie ou tombe
dans l’oubli: je me réveille quelques jours, quelques semaines plus tard, le besoin de prise en charge ayant repris son ornière jusqu’au prochain sursaut d’autonomie. En même temps se ressentent le vertige, la peur et plus que tout, l’incapacité réelle, l’impuissance. De cette réalité, de cette expérience, je n'ai aucun doute: chaque parcelle de vie re-possédée au cours de ses longues années a pu s'acquérir en y mettant toute mon énergie, "à bout de bras" pour ainsi dire, et cela même demeure toujours fragile.

Cela peut sembler anodin, courant dans la vie d’être dépassé par moments; mais, quand cela décrit la vie « mur à mur » quand chaque tâche du quotidien échappe à une prise, quand les jours n’ont pas assez d’heures qu’il semblerait nécessaire de vivre nuit et jour pour travailler et simplement s’occuper de soi-même, il n’y a rien d’anodin. Il n’y a qu’un sentiment d’étrangeté, de ne pas habiter la même réalité, le même espace-temps que ceux qui nous entourent. Alors l’autre se voit obligé de prendre la relève au gré des reculs et des reprises et le rapport de se remettre sur le métier!

Peu à peu j’intègre à ma vie, certaines parties de ce quotidien; c’est mieux, bien mieux, mais la fragilité demeure ainsi que la demande de prise en charge. L’ampleur de l’incapacité diminue, mais quelle que soit son étendue, elle touche l’essentiel. … Quand le manque est massif, toutes les sphères de la vie sont atteintes. C’est le relationnel qui est en jeu; c’est avec tout ce monde de besoins sans limites et ma propre intolérance à ces manques que j’investis les études, le travail et mes liens personnels.

Je n’aurais pas pu m’adapter au monde du travail sans cette prise en charge dans mon quotidien. Et l’adaptation est toujours sur un fil, chaque part du réel apprivoisé apporte une satisfaction, un allègement de la dépendance mais aussi très souvent une impression que l’espace pour respirer s’amenuise, et que l’ouverture dans une sphère d’activité se fait au détriment d’une autre.

C’est un rapport à la réalité où il y a des absences, où le corps ne répond plus, où la somatisation s’impose. Il y a ce sentiment d’être au-dessous de tout, coupé de tout, de n’être pas viable. Il y a tout un monde d’exigences par rapport à moi-même que j'apprends à relativiser, mais les deuils ne cessent de s’accumuler au fur et à mesure que l’incontournable réalité me met face à mes limites.

Le " besoin de prendre en charge"

Une fois la réflexion amorcée, j’ai eu aussi à prendre conscience que tout en voulant légitimer le besoin et la demande de prise en charge, j’étais amenée à questionner le vécu de celui qui prend en charge et comment les deux pôles me définissaient terriblement.

Mes peurs à moi, mon
angoisse, ma détresse et mon désespoir, ne peuvent que me désorganiser, mais vécus à travers l’autre, dans une distance rassurante qui les apprivoise, deviennent lieux de rencontre. L’impuissance est alors un peu moins terrible parce que ce n’est pas ma propre déchéance qui se ressent, ni ma propre désorganisation, ni mon mouvement d’autodestruction; et ce tant que je suis à l’abri, dans le rôle de l’aidant qui compatit, supporte, encadre.

Il y a la nécessité d’être extérieure pour que peu à peu mes pleurs, sur la détresse de l’autre, se ressentent comme une peine infinie pour la mienne et que mon angoisse face à la fragilité de l’autre me parle de l’intolérable de ma propre fragilité. C’est comme si sans m’en rendre compte l’autre qui semble si exigeant, si demandant, à la limite du possible et surtout de l’impossible, me donne accès à ce qu’il y a au cœur de ma vie, de mon être. Je ressens cette douleur ou cette colère de l'autre
comme si elles étaient en moi, déposées, placées en moi par l'autre. Et, petit à petit émerge l’intuition que cette douleur parle de moi, que l’autre n’a pas à résoudre sa vie pour me permettre d'éviter la mienne. Mais cela ne dure qu’un moment.
Je ne peux pas plus quitter mon besoin d’être prise en charge que celui de prendre en charge, mais je fais l’expérience que c’est ainsi que j’existe un peu plus ainsi que l’autre en moi.

La réalité du non-viable

Si j’essaie de rendre compte du non-viable, ce n’est pas pour occulter la violence que porte la demande de prise en charge, mais c’est dans le désir de faire une place aux besoins qui la génèrent. Ils sont si souvent niés, méprisés, dans le milieu de l'intervention, particulièrement dans les services de premières lignes, tout comme dans plusieurs sphères de la vie sociale.

Je parle de vécus où la dépendance est massive et détermine le mode relationnel, les capacités d'adaptation sociale, les habiletés intellectuelles, la réalité corporelle, le rapport au temps et à l'espace, comme s'il n'y avait pas de lieu intérieur pour se porter, dans la seule nécessité de survivre. Là où la charge à porter, ne peut que se nier, tout en s’exprimant dans l’impuissance, dans la rage infinie du sentiment de n'être pas viable. C'est le monde intérieur de "l'offusqué" devant l’injustice irréparable de la vie, du "pris pour acquis" dans l’extrême vulnérabilité, l'incapacité réelle qui confine à des enjeux de vie et de mort.

La demande de prise en charge est une des facettes du désir d'être en même temps que de l'impossibilité d'être.

Le prise en charge dans le lien thérapeutique

La question de prendre ou non en charge les clients soulève bien des débats dans les milieux d'intervention. La demande de prise en charge est souvent reçue avec méfiance, avec la peur d'être envahi, manipulé. Est-ce que prendre en charge risque d'infantiliser la personne, est-ce nier ses capacités à se prendre en main ? Est-ce que prendre en charge c'est entretenir la dépendance? Quelles sont les limites acceptables de prise en charge?

Quelle que soit la position clinique de l'intervenant face aux demandes de prise en charge on ne peut échapper à la réalité du rapport que la demande de prise en charge installe entre deux individus (ou entre un client et son thérapeute); et cela se situe bien au-delà de répondre ou non à la demande.

Les enjeux dans le rapport de prise en charge

Qu'est ce qui est si trouble, qui éveille tant de réactions et rende la demande de prise en charge si difficile à recevoir ? Ne seraient-ce pas notre rapport à la vulnérabilité qui est en jeu, notre refus de la détresse, tant celle du client que la nôtre?

Devant une demande où seule apparaît la lourdeur d'exigences bien concrètes, impossibles à satisfaire, l'intervenant, confronté à son impuissance, n'a souvent que peu accès à toute la complexité du rapport
. Se pourrait-il que dans le refus de nos propres limites, nous participions, à notre insu, à un rapport d'exigence de part et d'autre où honte et mépris, déceptions, colères, nous emprisonnent dans le désespoir ? Le rapport de prise en charge nous interpelle tous, clients et thérapeute dans notre refus de l'impossibilité à résoudre la vie en dehors de la vulnérabilité et des finitudes de l'existence humaine.

Le désir de changer l’autre serait en jeu et actif chez tout intervenant quelle que soit la position de chacun face à une demande de prise en charge. Qu'il prenne la forme d'une tolérance ou d'une intolérance absolue, le refus de l'impossible s'enracine avant tout dans un lieu de protection de l'irrecevable et ce, à notre insu.

Dans le mouvement d'intolérance face à la demande de prise en charge, la réalité du besoin, des limites peut être niée, parce que, comme intervenant, il nous est insupportable de rencontrer une détresse sur laquelle nous n'avons pas de prise. S'installe alors un rapport de connivence "négative" entre le client et le thérapeute, dans une recherche de techniques, de solutions afin de tenter de guérir ou de rendre autonome. Connivence du thérapeute avec la demande implicite du client de le "sortir " de son impuissance et de sa douleur. Connivence "négative" car, autant le client que le thérapeute sont dans une exigence que ce soit l'autre qui résolve l'impasse face à la dépendance.

Par ailleurs dans le mouvement d'une ouverture absolue à la prise en charge, le besoin et les limites bien que reconnues touchent la même intolérance de l'impossible chez l'intervenant. Il peut y avoir alors, une prise en charge à tout prix, qui dans une connivence "positive" occulte la violence de la demande, la frustration du rapport. Il y a une énergie, une volonté de sauver l'autre qui n'est qu'un autre versant du refus de l'impossible. Le sauver au-delà des structures établies et au-delà bien sûr de l'insoutenable détresse humaine.

Dans tous les cas il y a, chez l’intervenant, une peur d'être impliqué, de se laisser atteindre dans ses limites et dans ses lieux douloureux, et une demande au client de ne pas l’atteindre. Une impossibilité pour l'intervenant de s'associer,à des besoins de dépendance et de prise en charge, qu'il porte lui-même, dans une incapacité de dépendre qui en dit autant que la nécessité de déprendre. Je pense, par exemple à la nécessité pour plusieurs intervenants de fonctionner à l'intérieur d'un milieu institutionnel dont les politiques, les protocoles d'intervention à la fois prennent en charge leurs limites et soutiennent, encadrent leur travail.

Ces connivences tant négatives que positives amènent souvent à une expérience de dépossession, de frustration, de colère et de désespérance pour les deux partis. Bien que vitales pour chacun, ces positions défensives ont leur prix. Chez l'intervenant, cela peut se traduire par une démotivation profonde, un épuisement extrême tandis qu'il n'est pas rare que l'odieux de l'échec soit mis sur le client, qui se retrouve abandonné dans plus d'impuissance, d'enfermement et de désespoir.

Habiter le rapport de prise en charge

Le rapport de prise en charge est à être habité et non à être résolu ou dépassé. Ce n'est qu'en tentant de faire une place en lui-même, pour ses connivences quelles qu'elles soient, que le thérapeute peut s'apprivoiser à ses propres peurs et détresses. Ce faisant, le rapport de prise en charge peut devenir un chemin vers soi-même pour chacun, quel que soit le pôle habité, celui de la demande de prise en charge tout comme celui de la prise en charge.

Habiter le rapport de prise en charge peut conduire à recevoir la demande comme un besoin réel, même si elle s'exprime comme un droit, comme une exigence, afin d'en saisir une dimension qui me semble souvent nous échapper comme intervenant, c'est-à-dire prendre conscience qu'elle nous implique dans nos vulnérabilités, mépris colères et dans le refus de ces vulnérabilités, mépris, colères ou autres vécus irrecevables éveillés en nous.
Reconnaître l'incapacité chez le client n'équivaut pas à l'enfermer dans ses limites, à le cantonner à sa vulnérabilité, à nier son potentiel à vivre, ni à encourager sa dépendance. Il s'agit plutôt de reconnaître la réalité de la détresse, et la forme spécifique et incontournable qu’elle prend chez lui. Ne pas reconnaître ce besoin comme vital peut être le lieu de l'emprisonnement.

Reconnaître le besoin de prise en charge ne veut pas dire répondre au besoin à chaque fois, ni répondre à la demande comme elle est formulée, mais l'entendre et lui donner du sens. Reconnaître la valeur de la demande, n'exclut pas l'impossibilité d'y répondre, mais implique que la limite puisse être portée par le thérapeute quand souvent c'est au client qu'on la fait porter. Ainsi, le thérapeute en abandon corporel se mettant en position de se recevoir dans ce qui est éveillé en lui par le client permet à celui-ci, dans son impossibilité à s'habiter ainsi reçue, de s'apprivoiser un peu plus à son être.

Pour moi, avoir été entendue dans l'incapacité réelle fut déterminant; quand au cours de ma démarche, l’autre (d'abord Aimé puis mes pairs dans les groupes) a consenti à reconnaître la réalité de l’impossible, là où je ne pouvais le faire. Cela fait, chaque fois, dans une présence, qui tout en faisant ressentir la douleur, l'horreur de l'implacable, ouvre aussi le chemin pour une autre expérience que celle de l'impuissance, une expérience de sens et d'apaisement.

Le rapport de prise en charge implique que, pour un temps, le thérapeute apprivoise et porte l'intolérable que le client ne peut encore sentir et porter. Cet apprivoisement ne peut se faire pour le thérapeute sans avoir à reconnaître ses propres lieux intérieurs refusés; sinon comment le client peut-il porter de lui-même ce que le thérapeute refuse de recevoir?
C'est dans cet apprivoisement que la prise en charge devient une expérience où le thérapeute recevant sa vie dans le rapport à son client, peut donner à ce client d'être aussi un donneur de vie. Le client, ne peut s’approprier une violence sans qu’elle soit entendue, ne peut s’approprier une demande qui se vit comme une question de vie ou de mort sans que le thérapeute puisse l'entendre.

La prise en charge ne résout pas la fragilité de l’être humain, mais habitée, elle peut être le chemin pour passer d’un lieu à un autre.

C’est dans la demande reçue que
le client peut réaliser, que même si la réponse ne donnera pas la vie dont il rêve, c’est ainsi qu’il peut s’approcher de la vulnérabilité de sa vie, et oser s'entrevoir dans un regard, une présence qui tolère pour lui l'intolérable de soi.
Le client, reconnu, entendu dans sa détresse peut éventuellement s'ouvrir à un lien où notre présence comme intervenant lui signifie que son vécu en soi a une valeur, quelle que soit l'issue de sa démarche.

La nécessité pour certains de la prise en charge

La prise en charge est essentielle parce que ce n’est que dans des rapports de prise en charge que certains d'entre nous peuvent survivre, puis parfois s’approprier un peu de leur existence. Elle est « vitale » comme un rapport qui permet la vie.
Il y a différents niveaux de prise en charge, par le thérapeute dans des lieux de cheminement pour certains, par l'institution comme lieu de survie pour d'autres.

Il arrive que la nécessité de prendre en charge soit partiellement reconnue, surtout face à certains stades de maladies, certaines déficiences ou vécus psychiatriques, là où la non adaptabilité est flagrante; mais cela est fait trop souvent, avec un arrière-goût de mépris, de pis-aller ou de résignation et un désinvestissement du rapport. Je pense aux personnes psychiatrisées, dont la prise en charge au niveau de la médication est certainement vitale, mais devient trop souvent l’unique lieu de prise en charge au détriment de la relation.
Même quand elle est au niveau de la survie et qu'elle y demeure la prise en charge est un lieu de rapport à respecter; car habitée par le thérapeute, elle peut être plus qu'un encadrement qui souvent nous semble entretenir la dépendance. Elle pourrait tendre à être un encadrement "avec présence" où la personne moins adaptée, demeure un être de sens qui peut nous redonner notre vie dans sa fragilité, dans ses limites qui sont alors un lieu d'expérience de la vie, en nous-même.

Parfois la prise en charge, à des niveaux très terre à terre, répond à des besoins essentiels qui, satisfaits, permettent d'avoir accès peu à peu à ce qui est beaucoup plus complexe dans la demande et qu'il est impossible d'appréhender quand les besoins sont si primaires; elle peut ainsi permettre parfois un chemin intérieur qui ne serait pas fait si la personne est toujours aux prises avec la survie.

En conclusion

À l'origine ce texte se voulait un plaidoyer pour la prise en charge. J'allais défendre la réalité du besoin de prise en charge puis défendre la nécessité et la richesse de la prise en charge. Peu à peu j'ai réalisé que la prise en charge portait aussi ses pièges . En fait ce qui se précisait dans ma réflexion était l'importance, avant tout pour le thérapeute, de reconnaître la demande de prise en charge comme un besoin légitime. Ceci ouvre sur une distinction à faire entre la prise en charge comme telle, et la présence du thérapeute à la demande de prise en charge. L'éclairage est mis non pas tant sur le client que sur le thérapeute, sur le ressenti de ce dernier devant la demande de prise en charge et ce, quelle que soit la réponse donnée.
À partir de ce moment, la question de prise en charge tout en demeurant essentielle, devient surtout une des composantes du rapport de prise en charge .

Je ne peux terminer sans amener mon questionnement sur les conditions d'intervention de crise et d'intervention des services de première et deuxième lignes. Il y a pratiquement une mission impossible à remplir pour les intervenants: "guérir", "gérer " les crises sans tenir compte de la complexité du rapport humain. N'est-il pas désolant de sentir la détresse chez les intervenants aux prises avec des mandats qui ne peuvent qu'accentuer chez eux l'expérience déjà inévitable de l'impuissance.
Est-il impensable de favoriser, même dans des services à court et moyen terme, une intervention qui, tout en étant souvent très ponctuelle, factuelle, puisse s'inscrire avant tout dans le rapport humain et le processus de devenir qu'il implique.

Il est très touchant de voir l'émergence d'un mouvement intérieur chez celui qui ne peut pas ou qui peut moins fonctionner, s'adapter. Mon expérience en centre de crise, dans ma vie personnelle, et dans l'écriture de ce texte ont éveillé en moi une tendresse pour ce vécu et pour la rencontre possible dans un lieu de sens, redonnant leur dignité aux plus démunis tout en favorisant en chacun de nous l'expérience d'être.