LA MISE EN ABYME
Le non-lieu de la rencontre comme rencontre ?
Du meurtre essentiel au mythe fondateur, de l’agir au consentir

Denis Matthey-Claudet
denis.matthey@bluewin.ch


La mise en abyme ?
La mise en abîme, qu’est-ce à dire ? Cette formulation, émergeant d’une subjectivité aux prises avec sa propre indéfinition, véhicule le monde qu’elle cherche à nommer. Forme culturelle recherchée pour qui l’ignore et mouvement «contre-nature» au sens propre. Alors en préambule, entrer dans le vif du sujet. Je ne veux pas prendre le risque de vous perdre tout de suite, je vais donc vous donner quelques points de repère. Cette expression m’est venue comme donnée, sans réfléchir, pour rassembler des expériences apparemment contradictoires, mais qui cherchent à se rejoindre infiniment.
Il y a la mise en abyme comme mouvement involontaire de mise en danger, de mise en péril, de prise de risque presque sans limites dans la relation. Un monde qui pour moi se réfère à des vécus pulsionnels apparemment tordus ou à une vie sans intériorité. C’est aussi un mouvement de somatisation qui met en danger la vie. Puis il y a la mise en abyme dans le sens de la figure de style. C’est la représentation d’une situation, qui vient s’inclure dans la situation même pour y faire représentation d’elle-même, donc intériorité. Dans les arts c’est le roman qui s’écrit dans le roman, en peinture le tableau qui se peint dans le tableau, le film qui se tourne dans le film. C’est une figure de l’intériorisation, bien particulière, en ce que le signifiant ouvre sa scène dans le signifié.
Ce double sens contient pour moi toute une tension, un chemin paradoxal qui parle d’états limites où le mouvement de me perdre va dans le sens de me trouver. Là où la disparition de l’autre… jusqu’à la pulsion meurtrière serait espoir de «rencontre». Cette écriture, qui témoigne de ma démarche et de mes ontologiques recherches, est pour moi aux limites du possible dans l’écrit, et aux limites du possible à porter dans ma vie. C’est donc une approche encore vague et pleine d’abstractions qui se présente dans peu d’organisation et qui va prendre du temps à pouvoir se nommer et à trouver une cohérence pour être transmise. J’ai le sentiment de prendre beaucoup de risque à vous en parler en l’état, tout en estimant essentiel de commencer à le faire, là comme ça.


La menace,  l’insécurité, ses formes de violence
Depuis que je me souviens être en vie, les sentiments d’insécurité, d’injustice et d’impuissance, dans la menace que représente la rencontre possible avec l’autre, ont été présents et agissants dans mon existence. J’ai vécu cette menace de l’autre entrant dans mon univers, ou moi entrant dans le sien, dans un enjeu insupportable de vie et de mort. Ce fut de la violence subie, ce fut de la violence donnée, ressenties au plus profond de moi, dans mon expérience d’être au monde, fondant un rapport, tout autant essentiel qu’insupportable. Ce fut de la violence, et c’est un rapport actuel complexe, d’être en relation.

Belle victime, insupportable bouc, émissaire de nobles causes, tueur sans gages, exterminateur, sont autant de formes institutionnalisées que peut prendre cette violence. Découvrir être aussi tout cela et plus encore, tente d’éprouver, de ressentir et de nommer ce mouvement qui me voit en de particulières situations, me mettre en danger, dans la vie, dans les relations. Cette mise, en abyme dans le sens de mise en danger, est la tentative la plus noble et la plus horrible, pleine d’espoir désespéré, dans l’extrême exigence, pour aller au coeur de cette menace que représente l’autre, aux origines de ce qui me fait être quelqu’un, être dans ces origines-là de la rencontre!
Cet état est une forme d’errance. Et dans ce sans feu ni lieu, l’errance a l’abyme pour seul enracinement. Dans le désordre et l’indéfinition là où source et origine, espace et temps sont indistinction, dans cette béance du vide abyssal, le chaos contient tout du devenant-devenu. Dans ces états d’errance, l’épreuve de l’abyme, de la mise en danger, est pour moi, ce qui va permettre de trouver une intériorité.


Sans intériorité, sans mouvement intérieur
Pour se représenter l’irreprésentable on pourrait dire que c’est le mouvement originaire avant tout rapport, toute rencontre possible. C’est ce qui en soi est vital, menacé menaçant,  et cherche à tout prix à le rester, en vie, et à le devenir, vivant. Difficile de parler de ça, de ce qui fonde dans l’indifférenciation et l’indéfinition, la relation à l’autre, dans des enjeux de vie et de mort. C’est une exclusion, là il n’y a pas de place pour deux. C’est une possession et une dépossession, une captation et une répulsion. Ça ressemble à l’état amoureux, ça détruit comme ça vénère, c’est dans la vérité ou l’errance… C’est un mode de relation qui, dans une grande finesse peut être porté par la plus grande des vulgarités. Je veux parler de la vie sans intériorité, là d’où nous venons et là où nous sommes éternellement. Cet état sans intériorité, cette indéfinition, a généré massacres, morts et exclusions ! Et c’est pourtant ainsi, petit à petit, que nous accédons à un dedans, à la vie en nous-mêmes comme nous-mêmes, pour nous définir et nous pacifier. Pacifier non de cette paix sans guerre, mais de celle qui creuse au-dedans par l’apprivoisement, dans un mouvement d’invagination, ce réceptacle impalpable pouvant tout contenir : soi.
L’état de guerre, l’agir terroriste, la pulsion meurtrière, la psychose, la paranoïa, etc. (peut-être l’état amoureux), portent cette vie sans intériorité, cette absence à soi.

La paradoxalité
Le non-lieu, le sans lieu à être, est pour moi agissant et le reste quelle que soit notre capacité d’intériorisation. Dans la tache aveugle, dans cette impuissance à être dans l’intériorité, n’ayant que le territoire extérieur pour espace du dedans, sans carte possible pour représenter mon terroir (ce territoire de l’intime), la relation se déploie au-dehors, dans l’inaccessibilité du rapport et au rapport.
C’est dans cette absence, sans mouvement intérieur, que j’ai pourtant pu accéder à faire l’expérience de cette impuissance à avoir une vie de rapport, dans le rapport !

Comment, de l’enfermement d’où je viens, où j’étais, et dans lequel je tombe, est-il possible de comprendre, cette prémisse du « se recevoir », dans une existence si dépossédée d’elle-même ? En ces lieux de précarité, connaître mon impuissance à me situer ailleurs que dans l’«agir», c’est sortir de l’enfermement en habitant l’enfermement.

L’expérience de la paradoxalité est pour moi fondatrice. Elle origine depuis très longtemps ma persistance à être au monde, devant le désespoir qu’engendre de tout temps les impasses dans ma vie personnelle et les atrocités du devenir de l’humanité. Elle est ressource ineffable de ma présence aux autres dans une ténacité architecturée autour d’une puissante vitalité et de mon espoir de rencontre, souvent infus et osmotique… La paradoxalité est antérieure à toutes démarches. Elle est la démarche même, prémisse et accomplissement. Paradoxalité restée pour moi, si longtemps, que début sans suite. Ça attendait, sans que je le sache, que je m’y rende par les autres, avec les autres pour pouvoir commencer à y apprivoiser ma vie de menacé menaçant.

Le mouvement d’écrire
En janvier 2004 après avoir tourné en rond autour de ma table de travail pendant de longs mois, j’ai réussi à commencer à écrire à propos de la mise en abyme. J’ai écrit, beaucoup écrit sur ce mouvement de mise en danger et de recherche de rencontre. À la recherche d’un essentiel de mon être. Écrit d’une écriture intenable, écriture morcelée, comme insulaire, qui procède par fragments, dense comme des géodes qui demandent à être brisées par les autres pour en révéler le dedans ; écriture souvent ésotérique, écriture symbolique qui fait parler sans dedans le corps des choses par le dehors. Cette écriture qui procède souvent par accumulation comme refusant toute finitude, tente de préserver l’espoir que l’éternité va enfin se révéler à moi et par moi. Cette écriture accumulative, qui aligne les qualificatifs, fait des objets comme des listes sans verbe, exprime ma difficulté à me déployer dans l’horizontalité du temps.
Écriture sans intériorité. Écriture si souvent impénétrable pour les autres, faisant plus vivre qu’entendre cette violence dont je cherche le sens, qui morcelle pour comprendre et détruit pour fonder. Une pratique de l’écriture, qui prend l’enfermement pour de l’intériorité, qui rejette en demandant d’être approchée. Espoir fusionnel d’être compris sans avoir à faire le chemin, attendant de l’autre qu’il me trouve sans m’atteindre, n’ayant d’autre moyen pour signifier la coupure, que l’obscur fait poème, se déployant dans la saga fondatrice d’une société primitive, dont j’ai été l’origine et la fin. Un homme sans nombril.

Le meurtre
C’est au cœur de cette recherche, que j’ai rencontré le meurtre, sous la forme de pulsion meurtrière, mais aussi dans ce que j’ai nommé « l’état de meurtre ». L’« état de meurtre » essaie de dire ce qui fait institution de n’avoir de place ni pour soi ni pour l’autre, d’être sans intériorité dans la terreur de la relation.
Ce qui est à l’origine de ce travail, ce sont mes vécus d’exclusion dans l’«agir», de les subir et de les faire subir. Dans un ébranlement insupportable, ce qui m’a poussé à m’ouvrir à parler de ces états limite, c’est la reconnaissance de mon propre désir de meurtre, de mes pulsions meurtrières, vécues comme ultime acte pour désespérément rencontrer l’autre, quitte à en perdre la vie. Ce sont aussi toutes ces expériences «paradoxales» qui m’ont ouvert à éprouver la coupure dans la coupure.
Dans l’impuissance à porter ce désir, livré à mes indéfinitions, le corps de l’écriture s’est fait béance intemporelle. J’ai écrit pour ce colloque jusqu’à la mise en abyme, dans une écriture agissante à m’effondrer sur moi-même, comme une étoile qui s’effondre dans sa propre gravité, trou noir suicidaire, dans un retrait et un isolement absolument insupportable.
Mais écrire spécifiquement pour ce colloque est devenu une expérience révélatrice.
Expérience violente d’écrire qui m’a conduit à abandonner tout ce que j’avais écrit depuis 2004 pour notre rencontre. Conduit même à prévoir le renoncement au colloque et à continuer cette recherche, avec vous. Je suis alors tombé dans un désespoir sans fond puis dans la honte innommable. Dans une honte intenable et pourtant tenue, qui a fini par faire ouverture… La honte étant premier mouvement et mouvement premier de l’intériorité. Ouverture à me risquer dans ma honte à parler, parler à Aimé. Ouverture à me rendre compte que le colloque et mon projet de communication m’avaient mis dans l’«agir» de mon sujet, dans un enfermement sans faille!
Il y a à peine trois semaine, je me suis remis devant la page blanche dans une angoisse qui ne m’a pas lâché depuis mais qu’aujourd’hui je porte bien.
Il devient alors possible de vous en parler, dans une mise en abyme, et donc de parler de l’écriture dans l’écriture, parler des prémisses de la subjectivité dans la contradiction la plus intenable : mon désir de meurtre, mon état de meurtre pourrait être aux origines de mon humanité et il demande à être reçu. Étrange origine qui se situe tout autant dans l’histoire d’où je viens que dans ma présence ici et maintenant.
Recevoir l’irrecevable mouvement de destruction et d’élimination de soi et de l’autre comme mouvement de rencontre est fait et reste infiniment à être.

Revenir à l’écriture autour du meurtre de l’indifférenciation et de la honte
En fait c’est ce qui ne sera pas vraiment possible, plus possible, dans ce texte-ci, dans ce temps-ci… Quand même vous dire.
Dans cette recherche autour de la violence comme mouvement de rencontre en rapport avec le « manque d’intériorité »,  j’ai beaucoup reçu de mon travail avec ma clientèle. J’ai aussi rencontré des hommes et des femmes, parlé, lu, rencontré des théories, des croyances et des vérités. J’ai tenté de rencontrer ma vie dans les affres de sa construction. J’ai alors entendu ce que d’autres appellent : « pulsion de mort, meurtre fondateur, meurtre du père, état de meurtre, suicide cellulaire, pulsion meurtrière, meurtre rituel et meurtre symbolique, etc.… ».
Toutes ces manières de parler de la mort donnée et la mort reçue, parlent toutes souvent dans l’horreur, d’une forme d’accession à l’humanité, à l’ordre, à l’organisation, à la reconnaissance, etc. Elles semblent toutes dire qu’il y a du meurtre et de la mort partout ou l’homme cherche à se différencier, à se distinguer, passer à l’esprit, entrer dans la spiritualité, fonder des groupes humains, établir des civilisations etc. De tout cela, il me reste une question : mais quelle est donc l’expérience subjective dont parlent ces hommes ? Je vais y retourner dans ma subjectivité.
Et encore vous dire que cette aventure m’a ouvert à de nouvelles compréhensions à propos de la violence, de la honte, du manque, de la symbolisation, de la somatisation et de la maladie. J’espère pouvoir y revenir, continuer.

Pour finir
Qu’il est difficile d’être mortel !
Pour pouvoir consulter un livre : il m’a souvent fallu abattre un arbre, faire les planches, construire la bibliothèque, la vernir, pour y poser le livre que je lirai… J’ai dû
à chaque pas reconstruire le monde venant de si loin que je n’arrivai souvent pas avant ma mort, pour être avec les autres! Ma richesse et mon désespoir, c’est de l’avoir véritablement fait, pour arriver à écrire, à vous parler ainsi de l’absence dans l’absence. Et pourtant je suis vraiment là.

Avec ce qui se fait jour de ténébreux, je me rends compte que je mets les pieds dans une réalité humaine dans laquelle je me sens dans bien peu de contenance pour porter toute l’envergure de ce qui me rejoint dans une si grande complexité. J’espère juste pouvoir introduire un travail à suivre, à continuer, avec d’autres, surtout pas seul....

La difficulté initiale est de porter la violence destructrice comme étant soi, se résoudre à ne rien pardonner, ne rien expliquer, ne rien justifier, ou tout faire tout ça en co-naissant de l’irrecevable qui le fonde, tenir dans la honte avec les autres.
J’ai mis très très longtemps pour arriver à m’asseoir à ma table de travail et à y rester pour écrire… Je serais resté à me demander jusqu’au dernier moment si j’allais pouvoir être là à cette table dans le mouvement si immobile et contenu à écrire, à vous écrire, à vous écrire
vous écrire… En ce moment, sans pouvoir vraiment m’arrêter, mais que se passe-t-il, il est déjà demain, …et il reste combien de temps avant la résurrection… ?


Du texte mis en «Actes»
Écrit pour vous être dit, j’ai fait le choix de le laisser ainsi construit, sans l’écrire pour être lu, sauf quelques retouches.
Dans la complexité du sujet, vous dire que je suis conscient d’avoir utilisé et usé des différentes acceptions des expressions théorisantes. En particulier le «meurtre», que je déploie dans plusieurs sens : meurtre corporel ou énergétique comme un corps qui en éclate un autre (ou une cellule qui se suicide ?) ; meurtre exécuté pour tuer ; meurtre dans le sens «d’agir» dans la coupure et le manque ; meurtre reçu dans toutes ses manifestations, rejetés ou consentis ; meurtre, dans la paradoxallité de la rencontre, lorsqu’il donne vie…


Denis Matthey-Claudet