Les béances du gouffre, abyme et autre chaos,
s’attendre en habitant le passage


Denis Matthey-Claudet
denis.matthey@bluewin.ch



Depuis 2005, dans l’écrire pour les colloques, mon sujet me creuse... et je suis poussé à écrire. Et je ne savais pas que je creusais là où il y avait déjà un trou, que dis-je, un gouffre, un abîme, comblé pour vivre et survivre.
Je me trouve de plus en plus devant ce blanc en page sans bord, en position de travail de l’involontaire, corporel … Mais comment se laisser être là, et rester là ? Comment résister à tenir dans cette position et surtout y revenir, et se laisser faire, se laisser écrire sans le fil de la narration, dans l’ouverture qui se manifeste alors en béance dans le corps éprouvé ? Ce corps sensible, cette proprioception qui me permet de me sentir en vie, et qui est ma mort si je reste défini par elle, si elle devient le comblement du manque de la blessure originelle d’être?

Je suis arrivé au point de départ.

Et cette petite fable me revient…

"Tu veux jouer avec moi" ?
Manger les autres c’est bien, surtout si c’est un jeu pour de vrai. C’est si bon et ça nourrit ! Et manger ses ennemis, c’est très bien. Plus besoin de s’en occuper...
"Non, mais ça va pas dit", l’éléphant au crocodile, qui tenait sa trompe dans sa gueule. Il avait l’habitude de manger tous ceux qui acceptaient de jouer avec lui. "Non, mais ça va pas ?", questionna l’éléphant. Le crocodile en resta bouche baie, la gueule en béance. Il n’en revint pas. Dans sa mare, il fondit en larmes… de crocodile. Et le petit éléphant se bidonne toujours... de peur !


Avant tout

Écrire en recherche de position, en mouvement d’ouverture est bien particulier. Puisque seul, j’écris à partir de moi quel que soit l’objet de mon écriture. Être là écrivant, me rend inéluctablement à l’ici et maintenant. Et dans ce maintenant je suis rendu instantanément à un sentiment de solitude ontologique, de désespoir dans l’inconsolable du manque, comme dans le besoin de ne pas "naître" corps seul. Oh ! vertige du vide !

Mais qu’est-ce que ce vide ? Encore de la tristesse et les larmes et des effluves de désespoir qui singulièrement ne me désespère pas.
Qu’est-ce que ce vide lorsque écrire est une expression émanant de ma présence ?
Alors ce vide est précisément être face à soi devant l’autre qui est le vide même. Il est puissance et indéfinition essentielle.

Quitter infiniment la position, y revenir. Alors le rappel claque dans le corps. C’est un branlement, un ébranlement éprouvé, comme un retour aux sources, retour aux béances des gouffres d’être là par moi en risque d’être co-naissant. Alors, toujours cette foutue souffrance ces larmes et cette tristesse et ce désespoir… Rappelé, mais comme dans une non-subjectivité ou sans être le sujet de quiconque.
Et c’est l’appel à l’autre. En besoin de prise en charge ou de possession, bien avant d’être un désir de rencontre de l’autre.

L’abîme c’est la perte. Le gouffre est l’inconnu.
La chute, c’est le vertige de la perte, du tenu, du contrôlé, comme agissant en mortier, à fonder les murs et armer les bouches à feu… de toutes institutions.

Depuis le drame de mes 20 ans, où j’ai commencé à reconnaître que je ne pouvais pas entrer dans ma vie, et que le chemin était là, la honte est mon guide secret. Alors, faute de pouvoir passer la porte, je l’ai habitée pour y fonder un monde, mien.
À mon insu, c’est alors ouvert le paradoxe, qu’habiter le passage conduit à toutes les portes !


Ecrire, c’est ne pas savoir où je vais, mais en avoir l’intuition, me sentir porté aussi bien qu’arrêté, ici et maintenant.
La figure du vide d’être devant l’écrire, le désir d’écrire, va vers les béances des sujets, à tenter de recoudre au fil des phrases, la blessure du manque qu’est la béance impossible à vivre.

Je retrouve dans cette recherche, le rester là et y revenir infiniment, de la position elle-même.
Mais là, c’est seul avec moi. Qu’est-ce qu’écrire et comment écrire dans la recherche ontologique d’abandon corporel? Comment l’involontaire me travaille lorsque je suis là sans projet devant ma page ? Que se passe-t-il lorsque mon sujet disparaît, dans les fantasmes du dire l’essentiel ?




J’ai envie d’écrire...

d'écrire sur le corps,
d'écrire sur la psychose, sur cet état sans autres et pris dans tous les autres,
sur cet état de n'être qu'un corps vide mais dans l'épaisseur duquel tout est armé et désarmant.

J'aimerais écrire sur cet état subtil de normalité venant de cet effort démesuré pour être comme les autres, protégeant le plus fragile, le plus insécure et non-viable de soi.
Écrire sur cette fragilité, qui sans arrêt affleure sans avoir aucune oreille pour être déposée. Écrire sur le corps dont la peau est le seul lieu d'être, par sa présence hallucinée ou son absence disloquante.
Écrire sur cet état, où se laisser rejoindre par la dépossession de l'autre est le seul rapport possible pour me faire présence et lui donner présence.

Écrire sur ...
l'hyper, le trop tout
l'hypo, le rien en tout,
le toujours trop et le jamais assez,
Écrire la magie qui fait que le corps sans limites, répandu, est vivant et agissant par les autres en moi et chez les autres de moi,
cette magie qui est prémisse de l'interdépendance,
Écrire le terrorisme qui est l'armure du terrorisé, kamikaze de l'impuissance.
Écrire toutes les dyspraxies qui sont autant de timides émergences de l'insécurité ravageante d'être au monde par soi, venant d’un monde dont l’organisation est inconnue des autres.
Écrire la « droguerie » dont la geste est un chemin désespéré vers l'esprit, tentant l'unification du désespoir et de l'espoir, de la vie et de la mort, cherchant un passage à coup de corps charnel…

Écrire lorsque la proprioception, le ressenti du corps et au corps, en rien et en trop, est le refuge à se croire être, à être qu'en le croire.

Écrire
l’absence, écrire sur toutes ces rides profondes, si profondes qui marquent mon corps de ravages émouvants, à force de tenter de disparaître dans le mouvement d’apparaître par et avec les autres…
Écrire sur tous les phénomènes paranormaux et les maladies, comme expressions uniques du corps dans un temps non devenu, non déployé, mais ainsi devenu par la révélation du mal et par la mort.

J’ai envie d’écrire
comment il est séduisant de penser être sans être, et de toute façon d’en mourir !
comment l’incontournable subjectivité, puisque je n’ai que ma vie pour vivre ma vie, est porteuse de tout ce que je ne porte pas, ma non-subjectivité étant comme du corps non-devenu moi.


Écrire, écrire pour faire trace d'ombre dans l'espace désarticulé de l'humain. Pouvoir y nommer juste quelques gouttes d'innommable, pour faire démarche d'homme avec tous les autres, et rester là. Apprendre à rester là.

Alors, j’écris
quelques pages sur l’absence, la dépossession et l’indistinction, en tant que corps devenu non déployé, mais agissant dans l’autre, dans mon rapport à l’autre, dans le corps des autres et dans le “corps social”.

Comment ce corps de rapports dans l’ouverture à tout ce que je n’habite pas de moi, semble constituer le paradigme du devenir de soi – sachant que la « rupture » peut se nommer en avatar « mise en abyme », lorsque ce « passage » fait œuvre d’être sujet de soi-même.

Que faire d'autre ? Ça ne se décide pas, mais que faire d’autre lorsque ça va ouvrir les portes du mal en espérant ne pas ouvrir les portes au mal.
Mais qu’est-ce que le mal lorsque nous parlons de corps de rapport ?


« Et le crocodile dit à l’éléphant : "tu veux vraiment pas jouer avec moi" ?
« Non, mais ça va pas" !


Comment le fil des phrases peut-il paradoxalement faire rappel dans la béance pour s’y laisser aller sans s’y perdre?


Avec ces ébauches d’écrits, je pressens, je sens présent le fil rouge de mon désir, dans ces éparpillements vitaux. Mais comment me rejoindre dans cette pérégrination essentielle qui est sans autre sujet que moi-même, dans l’ouverture à tous les mondes ?
S’attendre dans le passage peut être à en pleurer, d’être si proche de soi, et de prendre pour galère la barque immobile de mes écrits.
J’éprouve, à tenter la béance de l’écrire, ouverture dans le rien faire et rien agir, comme l’abîme essentiel, le chaos même, comme d’être au début et le début du monde humain. J’y éprouve une fragilité extrême à nommer-tenir dans le verbe-chair, la rencontre innommable avec moi-même éveillé par les autres.

Dans mon existence, très tôt, j’ai réalisé le tout perdu de moi, par catastrophe humaine.  Actuellement, je dirais que la chute dans la béance à été longue avant de pouvoir m’y recevoir là.
La catastrophe étant là, le mode humain privilégié pour faire retour au monde à nous à soi, sans aucune assurance du reçu.

Je suis passage, mais c’est un passage qui conduit nulle part, sauf à soi dans un mouvement interminable. L’ouverture à la béance, perçue d’abord comme au-dessus d’un vide, fait vivre l’intenable en tant qu’intenable, dans le non-faire, le non-agir.
Difficile de ne pas construire des ponts et des couvercles, pour rendre vivable l’en dessus du gouffre. Mais tout autant difficile de ne pas justifier comme un force de vie, toutes les pulsions qui s’y faufilent.
Ne suis-je pas là face aux avatars, du mal. Origine et source du mal et de la souffrance ?

Je suis à la rencontre d’un corps de béances pulsionnelles, d’addictions de folies, un corps d’intensité intenable sans port d’attache, un état sans corps propre pour faire fondement de la valeur d’être. C’est un corps absent sans épreuve de lui-même, dans une anesthésie à la mesure de la béance comme blessure.
C’est le corps absent, le corps sans limite, répandu dans l’autre et les autres, et dans la nature. Corps éponge qui recueille tous les autres, à les subir à en hurler de délire. Fondé à être éliminé et donc à éliminer l’autre. Se taire à en mourir dans l’impuissance à se porter dans les atteintes.
Et c’est le corps répandu dans les autres, le monde et la nature, envahissant dans la puissance de l’impuissance, manipulant et gouroutisant, vampirisant, faisant du meurtre, de l’élimination, du racisme et du rejet, de la possession et de la soumission, cherchant au-delà de soi à instituer des peau-frontière pour survivre à ce corps sans limites.

C’est là d’où je viens, d’où nous venons tous.

Et je reviens à mes images en garde-fou, je devrais dire à mes images passent fous.
L’éparpillement, c’est le mouvement de dispersion de présence, devant la béance du gouffre de l’involontaire. Aller là, c’est rejoindre les lieux de soi, de dépossession, fondateurs des enveloppes, des outres de soi, des autres et du monde, fondateur des orifices en nourrir et en rejet, des membres vers le dehors et des membres vers le dedans, comme une phylogenèse du corps pour survivre à la béance faire rupture fondatrice. (Oui je sais qu’à elles seules ces deux phrases nécessiteraient tout un texte en soi.)
Ces lieux, sont les lieux tout aussi bien de la psychose que de la somatisation, que de l’étayement du mouvement de vie, qui me permettent, tant bien que mal, de tenir debout sans trop me tuer ni tuer d’autres, au centre de mes indéfinitions. Et c’est me redresser des autres par "rencontres", dans l’interdépendance et la paradoxalité.
Risquer le rien, c’est s’étayer des autres et se constituer d’institutions…
Se constituer sujet, c’est donc risquer le terrorisme à l’endroit et à l’envers et l’angélisme du bien et du mal et la présence du contenu de soi.
 
La béance du gouffre, c’est ce qui constitue activement l’humain d’y tenir, l’espace sans définition, qui constitue toutes les définitions de le rencontrer (l’institution qui me porte l’institution que je suis)…
Mais, j’aimerais arriver à nommer le passage de l’institution que nous sommes à  l’institution que je suis.
 
Les psychotiques me donnent l’occasion de me rencontrer dans mes fondements mêmes, dans le sens où les arrêts où ils se trouvent, indiquent les abîmes où ils sombrent et où ils se débattent, et réagissent dans la désorganisation ou la sur-organisation. Ils me font vivre les lieux de mes origines où j’apprends à habiter debout, en tenue et en rythmes.

Les emportés d’intensité démesurée et d’apathie abyssale, qui, s’ils sont en corps répandu, me font éprouver le chemin de l’impuissance, de l’expertise, du pouvoir despotique et les chemins de la victime héroïque…
 
Les addictifs qui font rencontre de moi en me montrant le chemin que prend le manque dans le besoin, le manque dans le désir… Ce manque intenable qui va, dans une quête folle et méthodique, chercher à combler en matière et en sens, l’absence à soi. Operculer l’abîme de drogues de médicaments, de bonnes paroles, de gourous, d’objets et d’humains pour tenter de retrouver, et à travers l’autre et la matière, l’esprit inatteignable…

Les allergiques que je rencontre en moi, me montrent le sens de la plainte. Elle exprime, le trop en tout, d’avoir soi-même comme ennemi intérieur…
 
Les malades et les morts, me rencontrent et m’apprennent comment chacun vieillit et meurt d’être qui il est, dans ses agirs somatiques. À penser même que la mort et la maladie sont corps du manque, comblé de chairs folles et innommables. Corps de lieux indicibles au sens propre, qui dans la rencontre possible, ne peut être accessible que par le touché d’être là. Touché qui lorsqu’il n’est pas volonté de guérir, donne accès à soi par la béance de l’involontaire, accessible comme soi.


C’est une très vieille histoire… Ces humains ne sont aucunement différents de moi, mais cruellement, ils me réconfortent lorsque je crois ne pas être comme eux. Essentiellement, ils me bouleversent et me choquent dans le retour à moi-soi, lorsque je consens à être rejoint dans la béance constituante de ma subjectivité.

Chaos, Béance, Vide, Rien, etc., autant de termes qui indiquent culturellement une origine, où tout est contenu dans une a causalité projet d’humanité.


Un corps pour deux, un corps pour tous, un corps soi… ? Qu’est que ce corps, dans l’indistinction de laquelle je suis sans limites corporelles où ça peut tout aussi bien se répande dans l’autre, qu’être envahi par l’autre ? Mais alors, qu’est-ce que cette indistinction-là où les corps, répandus, de n’être rapport que dans l’élimination, fondent les limites qui établissent une peau d’institution ?

Mais, nous vivons personnellement et collectivement tant de catastrophes où se recevoir est d’abord, gérer le drame de la chute. Et cela va de toutes les guerres, de toutes catastrophes personnelles, étatiques, naturelles et planétaires. S’apprendre par les gouffres, par la chute. Qu’est-ce que le mal, qui nous fait s’y rencontrer ? Est-ce d’abord ce qui nous fait tomber en soi ?



Pour finir

Dans ma recherche personnelle avec vous, avec l’autre par l’autre, ce texte est sans doute une arrivée en forme d’ouverture, dans la thématique de la mise en abyme. Comme l’est toute crise tout passage, je pâtis de l’abandon auquel je consens, comme l’est tout retournement dans la tombe de ses dépossessions, dans le mouvement de s’y laisser ressusciter… C’est un passage par la béance vers le Rien en apprivoisement, cette corporalité du manque, cette corporalité qu’est le manque.

La fulgurance du sens émerge du Rien, elle est ce qui me fonde. C'est mon indéfinition d’être humain, et non ma définition, qui fonde ma verticalité, mon accès à soi et à l’autre. C’est l’essence du mouvement intérieur, “filambule” sur la toile de fond.
Le vide, le rien, le gouffre sont les petits noms cachés du mal. C’est ce qui aide à tenir debout avec ses autres.

Ce n’est pas l’objet du désir qui me fonde, mais ma capacité de béance, la profondeur de mon vide; ce n’est plus l’attente de l’autre, mais l’attente de soi qui me fonde.

Écrire à partir de soi, de soi sur soi, est un dépouillement successif des enveloppes, prothèses, qui amènent inéluctablement à l’insupportable de soi… La souffrance est consubstantielle à la constitution du corps humain, au corps de rapport. C’est une subversion de la matière originelle du corps d’où je viens, du corps de la matière que je suis…

Quel chemin !
Je suis là, ici et maintenant, avec nous...





Denis Matthey-Claudet
Yverdon-les-Bains Suisse - Val-David Québec
mercredi 31 août 2011