Intervention au colloque 2009 de recherche ontologique à Château-d'Oex :

« L’abandon corporel, une démarche,
une position pour recevoir d’être et donner d’être »



Écrire, tenter d’aller vers l’essentiel du particulier de notre recherche…

Denis Matthey-Claudet
Yverdon-les-Bains, Suisse




.chair fait c’est Verbe le E(s)t
Jean 1:14



Préambule
Je suis en recherche depuis longtemps, depuis très longtemps. Sans doute, depuis que j’ai tenté de sortir de mon trou et que j’ai chuté et reçu un coup sur la tête…!
Ma recherche portait des questions comme : qu’est-ce que la « chute » et le sens du « coup » ? Qu’est-ce que l’autre et qui est-il ? Et qui peut-il être cet autre, si par moi, il n’est pas et qu’il existe ?

Ma recherche va prendre de multiples dimensions et directions : le retour à la nature dans le « penser avec les mains » qui fonde le monde ; la psychologie humaniste avec son retour au corps et ses thérapies psycho-corporelles ; la voie transpersonnelle ; la voie spirituelle et sa recherche de l'« illumination »... ; la tentation de l’orient avec l’entrée dans les enseignements de la tradition chinoise et japonaise par des pratiques méditatives et thérapeutiques ; et autres voies « alchimiques », etc. C’est d’ailleurs dans ces traditions que j’ai trouvé des voies sans but, prémisses de l’« involontaire »,  par un  « touché » sans projet. Riche de tout ce parcours, restant insatisfait, j’ai continué ma recherche. C’est ainsi qu’il y a 15 ans, alors que je feuilletais le catalogue d’un éditeur, j’ai trouvé le livre collectif d’Aimé Hamann. Je me suis immédiatement dit : « je connais quelque chose de ça. Il faut rencontrer cet homme » ! Mais, si la rencontre est apparue fulgurante, je vais prendre beaucoup de temps pour que ça commence à faire « rencontres » consistantes.
Effectivement, pour le dire lapidairement : dans les mondes des traditions exotérique et de mes recherches antérieurs, être disciple ce n’est pas être « fils ». C’est chercher à être « père » comme le père, comme fait le père, par un accomplissement qui ne peut se déployer que dans l’adhésion à l’institution, dans la continuation de l’institution.

Apprendre à être « fils ! », prendre le risque d’être le sujet de moi-même, va devenir peu à peu le lieu essentiel de ma recherche, de l’être en recherche…
Mais, qu’est-ce qu’être « fils » ? Qu’est-ce que notre démarche a de particulier ? Et comment cette spécificité s’expérimente en moi, dans ma vie et dans mon travail qui en est le lieu privilégié, alors que mes interrogations touchent tout autant au devenir du monde ?
Là je vais tenter d’écrire, d’aller vers l’essentiel du particulier de notre recherche.


Commencer en tentant de rester là…

Je suis chez moi, je suis dans mon lieu de travail.
Mon bureau, c’est un cabinet, c’est plus précisément un atelier.
C’est simplement un lieu.
C’est un simple atelier là où se fait le travail.
Il est d’abord le lieu d’un travail en commun pour le commun
Comme tout atelier, il est question d’un travail de la matière.
Sa particularité : la matière elle-même, une seule matière, unique et infiniment multiple,
La plus simple et la plus complexe.
Abondante, elle est rare
Précieuse, c’est la plus commune.
Impalpable et invisible et pourtant bien en chair :
La matière humaine.
Dans cet atelier, je touche la matière humaine
Mais essentiellement
Dans cet atelier particulier, je suis touché par la matière humaine.

C’est là où je loge, c’est là où j’habite, là où je suis la vie.
Là où je tente d’apprendre que je suis ma vie dans la présence à l’autre
J’y suis invité à y devenir moi
C’est sans doute le “métier”, le seul métier d’homme pour moi.
C’est le plus beau du monde, le plus terrible, le plus exigeant.

Mon atelier est d’abord le lieu d’un travail en commun
Un lieu d’apprentissage sur la matière humaine
Là où j’y suis invité à co-devenir pour que l’autre puisse être.

Il y a ici un siège,
Un pour moi.
Il y a là, un autre siège pour l’autre.
Car ici je reçois.
Par la présence de l’autre
Ma présence à l’autre
Je reçois.

Sur l’un je pose mon fondement,
Je pose mon derrière
Pour installer mon devant et mon dedans.

Mais qu’est-ce que le dedans ?
Qu’est-ce que le devant qui est, le faire face à moi, dans l’ouverture à l’autre ?
Il y a un lieu et il y a le temps…
Il y a moi comme lieu et il y a tous mes temps.
Il y a là tous mes autres connus et inconnus dont la matière me fonde.

L’autre s’assied et je m’assieds.
S’asseoir semble un geste tout simple.
Mais, dans ce lieu particulier
Par la présence de l’autre
J’ai rendez-vous avec moi-même
Aussi effrayant que désirable.

S’asseoir en soi ou s’habiter
Habiter sa maison tellement vaste et si restreinte,
Trop connue et trop inconnue....
Si petite, si petite pour contenir.
Comment y arriver ?
Connaissant avant même d’y être, 
L’impossible contenance d’où je viens.

Et je me suis demandé et toujours maintenant
Où je suis lorsque je ne suis pas là ?
Où je suis lorsque je n’en fais pas l’expérience,
Dans quelle dépossession et dans quelle coupure
Fermente l’humus du devenir de ce que je suis ?



Tout a commencé en tentant de rester là.

Mais tout autant, bien avant, tout a vraiment commencé en connaissant que je n’arrivais pas à rester là, venant de l’intenable allergie à tenir en place.
Mon atelier, mon bureau est un endroit qui, par sa tradition et son éthique, « force », c’est-à-dire pose une contrainte qui installe une certaine immobilité et l’écoute. Rester assis. C’est dans la vie en général le fait de tout rendez-vous pour échanger entre nous, comme présupposant que toute immobilisation ouvre à l’attention.
Cette immobilisation, tout comme
l’involontaire, favorise le mouvement intérieur. Ecouter permettrait de se mettre en prédisposition de s’ouvrir à s’entendre, soi. Nous ne travaillons pas en marchant, nous ne travaillons pas en dansant. Ces mouvements ouvrant – en d’autres lieux – à la transe qui va dans le sens de la possession pour l’autre, comme moyen thérapeutique.
L’immobilisation dont je parle est d’une grande ambivalence. Utilisée dans toutes les écoles traditionnelles de méditation, elle donne la position corporelle qui fonde la pratique dont le but est – dans et par la tranquillité – la connaissance du méditant, une intériorisation pour se connaître.
Mais s’arrêter de bouger, dans ces pratiques peut installer la coupure qui ne se connaît pas en faisant du beau dans les enclos du bien. Cette ambivalence est fréquente également chez les thérapeutes par l’interprétation et la théorisation sur l’autre, par toutes les façons de « s’occuper » de l’autre sans se connaître.
C’est aussi une première invitation à l’involontaire. L’autre – le client – m’invite, me paye pour rester là. Encore faut-il en faire le choix.
Il est vrai que tout cela ne suffit pas ; il faut inviter le non-agir, le poser comme condition.
Reste encore l’essentiel, la décision et la mise en disposition de faire l’expérience de soi dans l’ouverture à tout soi-même en présence de l’autre…
Ce processus relativise tout, même de ne pas agir. Une
attitude intérieure se constitue et se déploie ainsi en paradoxalité. Ne pas agir ouvre à recevoir ses agir.
Parler de cette décision c’est tenter de dire comment je fais le passage pour être dans la position d’  « être ».


La position se prend aussi sans décision volontaire, lorsque les conditions me portent. C’est alors un climat de prédisposition. C’est un « climat » qui s’installe dans la continuité du travail en conditions extérieures et intérieures.
La décision est souvent un soudain rappel à moi-même. Il peut se faire sentir par une forme de proprioception. Ma présence se défocalise comme si je passais d’une vie en deux dimensions à une vie en trois dimensions. Cette aperception de moi-même dans l’espace, me situe comme sujet de moi-même. Je me vis en volume ayant une contenance, une intériorité habitant tout un espace faisant place à la présence de l’autre et de moi faisant l’expérience de moi…
C’est aussi un accès à une étrange perception de moi-même où intérieurement mon « esprit » se déploie dans un espace tout contenu mais qui se prolonge à l’extérieur de moi. Il y a dans cette « rupture », dans le sens d’un changement brusque de paradigme, souvent comme une corporalité du sens. Je suis l’espace même dans lequel la vie se déploie. Et si selon Jean « le Verbe s’est fait chair », ici pour moi, c’est bien plus que la chair est verbe.
J’ai aussi une confiance dans mon silence, comme un lieu de l’involontaire.
Et venant de l’autre, ce sont toutes mes réactions, psychologiques et proprioceptives, l’envie de me lever..., tout ce qu’éveille l’autre qui fait aussi réaction en retour sur autre.
C’est souvent un retour cinglant qui sonne comme un rappel. C’est alors connaître que mes réactions sont ma vie. Là, le passage peut aussi être très lent à être le sujet de moi-même. Cela peut se produire même en dehors du temps de travail ou parfois subitement comme la foudre qui éveille.
Ce n’est qu’un avant-propos pour une phénoménologie, et une épistémologie de cette
attitude.
Ce passage, cette
position, c’est faire l’expérience de soi dans l’ouverture à tout soi-même. On la dit : être le sujet de soi-même.



Mais comment parler là de la prise de position ?

Je tente de nommer les conditions fondant et favorisant l’attitude d’entrée en « position ».
Cet acte est décision. Il est tout à la fois une « rupture » essentielle et une mise en condition d’émergence.
Cette rupture est un changement radical, mais c’est aussi une prédisposition.

La prise de position est un acte d’humanité volontaire menant à l’involontaire.
Un acte volontaire, posé par là où la matière s’est rendue en devenant humaine pour se donner accès et porter toute la base. Comment parler de cet acte qui ne se fait qu’avec et par la présence de l’autre en présence, en absence ou… ?  Je ne sais pas encore dire, nommer simplement ce passage à l’interdépendance et à la paradoxalité qui fait que cette position m’ouvre à tous les autres.
Mais, il me semble évident que cette décision qui est tout aussi bien un acte involontaire pour être la position, c’est la « rupture » elle-même. Somme toute, la décision se fonde sur un devenu et par là, fait partie de l’involontaire dans le mouvement de la vie. Il s’agit d’un saut « quantique », d’un changement radical de paradigme, par lequel l’humanité est devenue. C’est l’état infiniment infini, par lequel l’être peut accéder à être sujet de lui-même - source et origine dans l’ici et maintenant, par le déploiement potentiel de tous les espaces et tous les temps. Ainsi se rejoignent macrocosme et microcosme.



Il y a ici un siège,
Un pour moi.
Il y a là un autre siège pour l’autre.
L’autre s’assied et je m’assieds
S’asseoir est un geste simple.
Mais s’asseoir en soi… !
Car ici je reçois.
Je reçois.
J’y suis un invité à y devenir moi en moi



Comment dire, parler, écrire, nommer...
Et je me suis demandé et me demande encore
Où je suis lorsque je ne suis pas là
Où je suis lorsque je n‘en fais pas l’expérience ?
Dans quelle dépossession et dans quelle coupure
Fermente l’humus du devenir de ce que je suis ?

Comment aller là, dans ce basculement à être, dans l’immobilité du mouvement intérieur. Comment être dans la recherche de position, dans cette attitude en recherche, au lieu même de mon travail, lorsque dans mes lieux d’absence je suis invité par l’autre à une présence ?
C’est par l’ouverture à ne pas être là que se fait le chemin, c’est faire place à l’absence lorsqu’elle se connaît. C’est alors presque immanquablement m’ouvrir à l’intenable de moi qui s’éprouve souvent dans l’insupportable.

Ainsi.
De l’ouverture à la fermeture,
De l’ouverture au mal, à l’élimination,
Aller par l’épaisseur du manque et de l’absence.

Je vis cela comme dans une éternelle urgence qui est de me rencontrer dans ces lieux-là, mais aussi pour y aller dans le monde…
Assumer d’infiniment éliminer les autres et commencer à sentir et porter qu’éliminer c’est vraiment faire exister l’autre lorsque mon terrorisme ne tue pas, lorsque mon terrorisme n’est pas agi.

Car ici-bas tout commence ainsi…
Il y a les bons et les purs,
Il y a les méchants et les mauvais,
Il y a le bien, il y a le mal,
Il y a...
Il y a surtout cette « banalité du bien, banalité du mal »
Qui fait que l’homme viole, tue, extermine, génocide,
Non par pulsion mais par absence à lui-même.


Y aurait-il dans ma recherche une autre réalité humaine, un autre espoir que dans et par l’ouverture à l’épaisseur du manque… qui est le lieu le plus essentiel et difficile à rencontrer à habiter…?
Faire l’expérience du manque est pour moi l’ouverture à se rejoindre dans le plus protégé de soi, l’innomé voir l’innommable. Là où je suis infiniment en espoir de rencontre… Je veux dire, précairement, que l’épaisseur du manque c’est comme du silence avant la parole…
C’est définir l’absence comme un manque à soi en tant que présence…

Porter le manque et l’habiter comme origine et accomplissement dans l’expansion du devenu.

Il y a ici un siège,
Un pour moi.
Il y a là, un autre siège pour l’autre.
Car ici je reçois.
Je reçois.
Sur l’un, je pose mon fondement
Je pose mon derrière
Pour installer mon devant et mon dedans.
Dans cet atelier particulier, je suis la matière humaine.
Il y a un lieu et il y a le temps…
Il y a moi comme lieu et il y a tous mes temps.
Il y a là tous mes autres connus et inconnus dont la matière me fonde.


Je ne vois pas où nous pouvons aller d’autre que là où nous sommes. Et il me semble qu’il est urgent d’aller, devenant, en prenant le temps, de co-naître ces régions d’origine dans l’indistinction et le chaos primordial, dans ce que nous sommes faits de tous et de toutes matières.
Comment porter l’insupportable de nous-même ? Comment y faire une place en moi ?
Cela va, et touche, et est agir, et se fait entendre dans touts ces lieux de soi qui parlent de l’indéfinition dont nous venons pour éviter l’effroi de la rencontre... Comment porter l’inceste, l’abus, la maltraitance, l’élimination, le meurtre… tous ces « agir » qui sont survie devant la terreur de mourir avant l’autre, au « lieu » où il n’y a pas de place pour deux ?
Y prendre les autres, les accuser, leur faire porter tous les mouvements tordus et manipulateurs pour se faire victime ou justicier (ce qui est du même) – et cela même si c’est en faisant du beau en pagaille, ou dans des éclats d’intelligences – il se pourrait bien qu’y prendre les autres puisse permettre la rencontre, s’il est possible de nous entendre dans ces agir même. S’il est possible de nous entendre dans notre besoin vital de vérité sur la réalité de l’autre et sur la nôtre dans une tentative de fuir notre subjectivité, pour nous sauver de nous-mêmes. S’il est possible de nous entendre dans l’entre-nous, là où « nous » sommes, et tout en même temps là où chacun est dans le plus insupportable de nous-mêmes. Comment est-il possible de reconnaître en soi, de plus en plus les mouvements d’élimination de soi-même et des autres, alors que c’est là l’expression même de la difficulté extrême pour chacun d’apparaître et d’être ouvert à être rencontré.


Notre désir va vers la rencontre inéluctablement. Cela se dévoile même si c’est par la non-rencontre !
Est-ce possible autrement ?
L’absence à soi étant la condition du désir, en ce sens, qu’elle est le manque premier qui fait aller et revenir au devenir ?

Dans une telle menace à aller dans ces lieux d’humanité, de notre humanité la plus impraticable et insupportable, le lieu où nous pouvons l’apprendre – aller jusqu’à nous laisser rejoindre par l’autre dans notre dépossession – doit pouvoir offrir et mettre en oeuvre les conditions pour se faire.




Ces conditions sont la position même...
Recevoir d’être et donner d’être
Si ce « lieu » (en position et en conditions) n’avait pas été vital pour se rejoindre, notre recherche ontologique se serait déployée sans doute dans tous les lieux importants de la vie humaine et pas seulement dans la psychothérapie.
Mais qu’est-ce que j’en sais si ailleurs... ?



Il y a ici un siège,
Un pour moi.
Il y a là un autre siège pour l’autre.
Car ici je reçois.

Je reçois.

Sur l’un, je pose mon fondement
Je pose mon derrière
Pour installer mon devant et mon dedans
Dans la vie d’où je viens
Par la porte de la vie et de la mort
Dans cet atelier particulier, je suis la matière humaine.
Il y a un lieu et il y a le temps…
Il y a moi comme lieu et il y a tous mes temps.
Il y a là l’autre et tous mes autres connus et inconnus dont la matière me fonde.
Il y a…


Denis Matthey-Claudet