L'abandon corporel, au risque d'être soi
collectif 1993
Préface d'Aimé Hamann


Préface
L’histoire entière de l'humanité est une longue recherche de la nature et du sens de l'existence de l'homme. Au cours des millénaires, toutes les questions ont été posées. Des réponses innombrables, de sources multiples, ont été apportées. Mais qu'elles nous viennent des mythologies anciennes, des grandes religions actuelles, des philosophies des trois derniers millénaires ou de la science psychologique moderne, toutes ces réponses laissent un sentiment d'incomplétude et d'insatisfaction. Cette quête du sens, constituant en quelque sorte le moteur de la réalité humaine, se poursuivra indéfiniment.
La question est de taille, à la mesure même du destin de l'humanité.Comment est-il possible de résoudre tant de problèmes et de mettre ensemble tant d'aspects de nous-mêmes en apparence irréconciliables? Il doit pourtant y avoir une clef qui permettrait d'accéder à une nouvelle compréhension en jetant un éclairage plus pénétrant sur la réalité humaine. Il en va de la survie même de l'humanité. En attendant, chacun tente d'apporter sa contribution. L'abandon corporel participe à cette recherche et à cet effort de compréhension.
À l'origine, l'abandon corporel portait toutes ces interrogations. Mais la recherche a quitté rapidement le domaine des grandes questions sur la réalité humaine pour s'engager dans une expérience concrète et une recherche exigeante qui durent depuis bientôt vingt années. Il s'est produit, au cours du temps, un phénomène imprévisible. Cette recherche et cette expérience ont, peu à peu, modifié notre perception de nous-mêmes et notre manière de comprendre la réalité que nous sommes.
Tout a commencé par une recherche sur le sens du toucher. Nous avons exploré tous les modes de toucher et nous avons finalement concentré toute notre recherche sur un toucher qui n'est que présence de soi à l'autre dans le risque du rapport à l'autre.Nous avons progressivement perçu que tous les sens se réduisaient à celui du toucher et que le langage était la forme par excellence du «toucher" humain. Le problème consiste donc à trouver la forme de toucher, et donc de rapport à l'autre, qui permette de donner toute sa place à l'être que nous sommes.
En explorant le toucher, nous centrions nécessairement notre attention sur le corps. À notre surprise, ce «corps» que nous avons, comme nous avons une «âme» ou un «esprit», s'est avéré à la fois corps et âme, matière et esprit. L'expérience et la recherche nous ont conduits à parler du «corps que nous sommes». Il ne s'agissait plus du corps tel qu'il est défini communément, mais plutôt d'une organisation corporelle faite des rapports humains, des rapports de l'humanité à soi, et définissant, organisant le rapport de soi aux autres. :L'être humain, le corps humain nous sont apparus comme résumant et actualisant de façon unique toute l'histoire de l'humanité. Le corps cessait d'être une réalité ponctuelle, relative, il émergeait comme un projet d'humanité, plongeant ses racines jusque dans la matière initiale pour se projeter en avant comme une possibilité infinie d'être, dans l'acte éminemment humain de «se recevoir». Une humanité portant toutes ses espérances en chacun des individus qui la composent et n'ayant besoin que d'un seul d'entre eux pour s'accomplir: «Tous étant en chacun».
Cette manière différente d'appréhender l'être humain, le corps humain, émerge d'une position que nous avons prise graduellement au cours de notre recherche en abandon corporel. Cette position consistait à ne rien définir a priori, à ne rien empêcher d'être dans tout ce que nous sommes, à ne rien provoquer qui puisse simuler la vie. Il n'était donc pas question de passer à l'action ou de privilégier l'une ou l'autre dimension de la vie. Nous nous adressons à l'involontaire, qui n'a rien à voir avec la spontanéité ou l'irresponsabilité. L'involontaire, c'est la vie en nous comme elle est organisée et non telle que chacun la souhaite. C'est la présence organisante de l'humanité en nous en même temps que l'organisation du rapport réel aux autres. C'est la structure même de cette énergie d'accomplissement que nous portons, que nous sommes tous. C'est le désir. L'involontaire, c'est le corps comme mouvement, comme processus, derrière la forme définie sous laquelle nous apparaissons. C'est aussi la mise en question des morales et des interdits, le voile levé sur la coupure et le refus de sa propre vie, coupure et refus d'où naissent toutes les culpabilités.
L'arrêt du mouvement intérieur résultant de la coupure d'avec soi, du refus de son être ou de l'impossibilité de le recevoir, est à l'origine de toutes les dichotomies et de tous les cloisonnements, tant sur le plan pratique des rapports humains que sur le plan plus théorique de la connaissance. Et c'est de cet arrêt aussi que vient la compréhension causale et coupable de la vie. Les religions, les philosophies, et même les psychologies et la psychanalyse y trouvent à des niveaux différents leur origine et leur signification. Elles n'en sont pas moins nécessaires dans ce long et difficile cheminement de l'humanité qui cherche à apprivoiser des dimensions de soi si peu recevables.

Le risque momentané d'être globalement qui nous sommes constitue le lieu de passage à un au-delà de la causalité, des dichotomies, de la rationalité explicative qui nous permet d'accéder à la paradoxalité des lois profondes de la vie. Nous découvrons alors que le risque d'être a préséance sur la connaissance en même temps que l'être et la connaissance se confondent. Recevoir qui nous sommes, c'est-à-dire cette organisation de rapports qu'est notre corps, engendre l'accomplissement du corps. Et cet accomplissement du corps est en même temps sa spiritualisation. Pour changer véritablement, nous devons prendre le chemin si difficile de nous recevoir et de devenir qui nous sommes. C'est la voie d'accomplissement de chaque individu, de l'humanité entière et de la matière dans sa globalité.
La longue quête de l'humanité pour devenir qui elle est et en saisir le sens s'est toujours heurtée à d'innombrables obstacles. Mais il semble que toutes ces difficultés aient été sous-tendues par l'incapacité ou le refus de se recevoir. Émergeant de l'animalité, les premiers humains, tout extérieurs à eux-mêmes, n'avaient pas ce qu'il fallait pour se recevoir. Puis le long chemin parcouru pour y parvenir a laissé en chaque individu des traces telles que la possibilité de vivre plus ou moins en dehors de soi a été l'option la plus universelle. Consentir à soi comme étant, dans toute son unicité, porteur de toutes les détresses de l'histoire de l'humanité constitue un risque peu facile à prendre. Pourtant, c'est ce vers quoi tendent le processus d'hominisation et, en chacun de nous, le désir. Et il nous semble que ce soit le seul chemin pour accéder au sens et à l'accomplissement de nous-mêmes. Mais il y a beaucoup à perdre, surtout l'illusion de pouvoir échapper à ce que nous sommes réellement. Recevoir le déterminisme deviendrait paradoxalement le seul lieu véritable de la liberté.
Ainsi, nous pourrions entrevoir qu'il n'y a que la matière et le corps, et que toute la quête de sens de l'humanité pourrait se déposer dans ce corps de rapports que nous sommes. C'est la matière elle-même qui, dans le corps humain, cherche le lieu de sa spiritualisation, de sa transcendance de tout espace et de tout temps. Nous passons alors du monde de l'avoir au monde de l'être. Et les grandes questions que nous pose la vie, notre vie, ne sont nullement escamotées; elles sont placées à l'intérieur de l'énergie cosmique à laquelle nous appartenons.
Pour chacune des personnes qui ont participé à l'écriture de ce volume, l'aventure s'est avérée très exigeante. Nous ne savions pas qu'il était impossible de parler de la réalité humaine, sous l'angle de l'abandon corporel, sans en même temps prendre le risque de notre être propre dans le rapport que nous avons les uns aux autres. Les textes de chacun ont vu le jour graduellement, dans la tourmente des réactions de tous les autres, et nous en sommes venus finalement à parler de ce lieu où tout se réduit à la matière et au corps en processus de spiritualisation, lieu dont les lois profondes accèdent au paradoxe dans l'acte d'humanité par excellence de se recevoir.
Aimé Hamann




Au delà des psychothérapies p 53:

Ouverture à soi et rapport aux institutions

On comprendra que ce n'est que très lentement qu'il a été possible de donner toute son importance à la position ontologique prise par l'abandon corporel, éclairant alors près de 25 ans de recherche et de pratique en psychothérapie. La réflexion a émergé petit à petit, à partir d’expériences vécues. Peu à peu, des liens sont apparus entre des concepts en apparence contradictoires. Cette position ontologique d'ouverture globale à soi a laissé progressivement apparaître le caractère paradoxal de l'être, et cette découverte a donné encore plus de poids au mouvement intérieur, l'involontaire.
Le risque pris d'être tout soi-même, c'est l'involontaire comme attitude intérieure à renouveler sans cesse, l’acquiescement à laisser la vie apparaître comme elle est organisée en soi. Et c'est alors que prend naissance le mouvement intérieur, l'involontaire, comme expérience et comme contenu, de caractère fragile, à prendre et à renouveler sans cesse. La moindre réserve, le moindre refus, et tout est à recommencer : il faut se replacer dans la position de se recevoir globalement. Tout est soi, même ses refus antérieurs ou à venir. Chaque vécu nouveau, venant de soi ou des autres, sollicite une même ouverture à laquelle il y a à consentir.
Toute réserve, tout refus devient un interdit, fonde une morale, éveille la culpabilité, justifie l'accusation et ramène à la causalité. Toutes les formes de sociétés et de civilisations émergent de coupures. La culture sous toutes ses formes surgit de nos divisions intérieures et cherche une voie de dépassement. Là semble être le moteur de l'histoire humaine : chercher un mode de rapport qui serait tout le corps et qui de ce fait l’accomplirait; un mode de rapport qui, s'ouvrant à chaque moment à la globalité de soi et des autres, lèverait à mesure tous les interdits qui arrêtent le mouvement intérieur. Ce serait alors l'entrée dans un processus d’appropriation de soi à l'infini.
L'être est le produit de ses propres créations que sont les institutions et il aura à récupérer en lui ce qu'il a placé en elles, en se recevant lui-même. C'est là une question fondamentale. Quand chacun accède à la conscience, il est déjà une institution. Dire que cet état d'être ne dépend que des parents ou de la société n'explique rien, et se pose alors de nouveau la question de savoir qui a bien pu institutionnaliser les parents et la société.
Chaque être humain est un corps, une organisation corporelle, un certain mode de rapport, qui expérimente et comprend la vie d'une certaine manière, se reconnaissant des affinités avec certains groupes de personnes, certaines idéologies, certaines croyances. Ces limites proviennent du manque de soi. Elles ne sont pas que la marque et l'expression de sa profonde individualité, elles sont aussi l'absence de soi. Elles ont à être reçues pour devenir le lieu de l'accomplissement de soi. Autrement, elles engendrent la violence et la souffrance de ce monde.
Chaque être humain et l'humanité entière émergent d'un processus d'institutionnalisation très long et d'une radicale ambivalence. Ce qui leur permet d'être et de devenir est en même temps ce qui les limite et risque de les détruire. Chacun arrive à la vie marqué de façon unique par tout ce processus qui est déjà un lieu de lecture du réel, et il rencontrera des parents ou leurs substituts qui porteront les mêmes traces non reçues du processus d'hominisation.
Chacun, à travers ses lignées d'appartenance et sous une forme unique à chaque moment de l'histoire humaine, porte toutes les traces de ce qui n'a pas été reçu dans l'humanité. Chacun, pour s'accomplir, a donc à se recevoir comme le résultat de ce long et douloureux processus de s'inventer et de se créer. L'avenir de l'humanité passe par son passé, un passé reçu à chaque moment de son devenir.